CAA Marseille, 13 mars 2012, Ministre de l’Economie c. Graetz, requête numéro 09MA00500






REPUBLIQUE FRANCAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS


 

Vu le recours, enregistré le 9 février 2009, présenté pour le MINISTRE DU BUDGET, DES COMPTES PUBLICS ET DE LA FONCTION PUBLIQUE ;

Le ministre demande à la Cour :

1°) d’annuler l’article 1er du jugement n° 0600581 rendu par le Tribunal administratif de Nice le 7 octobre 2008 en ce qu’il a accordé la décharge de la cotisation d’impôt sur le revenu à laquelle M. Wolfhard Albert A a été assujetti au titre de l’année 2001 ;

2°) de remettre à la charge de M. A la cotisation d’impôt sur le revenu à laquelle il a été assujetti au titre de l’année 2001 pour un montant de 33 721 euros ;

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Vu les autres pièces du dossier ;

Vu le traité du 25 mars 1957 instituant la Communauté économique européenne devenue la Communauté européenne ;

Vu la convention conclue le 18 mai 1963 entre la République française et la Principauté de Monaco ;

Vu le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

Vu le code de justice administrative ;
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l’audience ;

Après avoir entendu au cours de l’audience publique du 7 février 2012,

– le rapport de M. Emmanuelli, rapporteur ;

– les conclusions de M. Guidal, rapporteur public ;

– et les observations de Me Laroche, pour M. A ;

Considérant que M. Albert A, de nationalité allemande et domicilié à Monaco, a été imposé à l’impôt sur le revenu en France au titre de l’année 2001, en application du premier alinéa de l’article 164 C du code général des impôts, sur une base forfaitaire égale à trois fois la valeur locative réelle du bien immobilier dont il est propriétaire à Saint-Tropez (Var) ; que M. A a contesté l’imposition mise à sa charge ; que le Tribunal administratif de Nice a fait droit à sa demande par jugement en date du 7 octobre 2008 ; que le MINISTRE DU BUDGET, DES COMPTES PUBLICS ET DE LA FONCTION PUBLIQUE fait appel de ce jugement ;

Considérant qu’aux termes du paragraphe 1 de l’article 56 (ex-article 73 B) du traité instituant la Communauté européenne, dans sa rédaction issue du traité d’Amsterdam applicable à l’année d’imposition en litige, devenu article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne après l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne : ” Dans le cadre des dispositions du présent chapitre, toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les Etats membres et entre les Etats membres et les pays tiers sont interdites ” ; qu’aux termes de l’article 58 (ex-article 73 D) du même traité alors en vigueur, devenu article 65 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne : ” 1. L’article 56 ne porte pas atteinte au droit qu’ont les Etats membres : a) d’appliquer les dispositions pertinentes de leur législation fiscale qui établissent une distinction entre les contribuables qui ne se trouvent pas dans la même situation en ce qui concerne leur résidence ou le lieu où leurs capitaux sont investis ; (…) 3. Les mesures et procédures visées aux paragraphes 1 et 2 ne doivent constituer ni un moyen de discrimination arbitraire ni une restriction déguisée à la libre circulation des capitaux et des paiements telle que définie à l’article 56 ” ; qu’aux termes de l’article 164 C du code général des impôts : ” Les personnes qui n’ont pas leur domicile fiscal en France mais qui y disposent d’une ou plusieurs habitations, à quelque titre que ce soit, directement ou sous le couvert d’un tiers, sont assujetties à l’impôt sur le revenu sur une base égale à trois fois la valeur locative réelle de cette ou de ces habitations à moins que les revenus de source française des intéressés ne soient supérieurs à cette base, auquel cas le montant de ces revenus sert de base à l’impôt. Les dispositions du premier alinéa ne s’appliquent pas aux contribuables de nationalité française qui justifient être soumis dans le pays où ils ont leur domicile fiscal à un impôt personnel sur l’ensemble de leurs revenus et si cet impôt est au moins égal aux deux tiers de celui qu’ils auraient à supporter en France sur la même base d’imposition. (…) ” ; qu’aux termes du paragraphe 1 de l’article 7 de la convention fiscale entre la France et la Principauté de Monaco, signée le 18 mai 1963 : ” Les personnes physiques de nationalité française qui transporteront à Monaco leur domicile ou leur résidence – ou qui ne peuvent pas justifier de cinq ans de résidence habituelle à Monaco à la date du 13 octobre 1962 – seront assujetties en France à l’impôt sur le revenu des personnes physiques et à la taxe complémentaire dans les mêmes conditions que si elles avaient leur domicile ou leur résidence en France (…) ” ;

Considérant, d’une part, que le traité instituant la Communauté européenne prévoyant à son article 56 une règle spécifique de non-discrimination dans le domaine relevant de la liberté de circulation des capitaux, le tribunal administratif n’avait pas à rechercher si l’application combinée de l’article 164 C du code général des impôts et du paragraphe 1 de l’article 7 de la convention franco-monégasque méconnaissait également les stipulations de l’article 12 du même traité, devenu article 18 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui interdisent toute discrimination exercée en raison de la nationalité dans le domaine d’application du traité ; que, toutefois, la mention de la violation de cet article, qui est demeurée sans incidence sur le raisonnement par lequel le Tribunal a constaté la méconnaissance de l’article 56, n’entache pas d’erreur de droit le jugement attaqué ;

Considérant, d’autre part, que, comme il a été dit, M. A, résident monégasque de nationalité allemande, était propriétaire en France d’un bien immobilier ; que le tribunal a pu, sans commettre ni erreur de droit ni erreur de qualification juridique, estimer, d’une part, qu’il était dans la même situation que celle des ressortissants français qui résident à Monaco sans pouvoir justifier de cinq ans de résidence habituelle dans la principauté à la date du 13 octobre 1962 et disposant d’une habitation en France mais était soumis, à la différence de ces derniers, par l’application combinée de l’article 164 C du code général des impôts et du paragraphe 1 de l’article 7 de la convention fiscale franco-monégasque, à une taxation minimum à l’impôt sur le revenu sur une base égale à trois fois la valeur locative du bien immobilier qu’il possédait en France sans que lui soit ouvert la possibilité d’établir que ses revenus étaient inférieurs à cette base et, d’autre part, que cette différence d’imposition ne résultait que d’une différence de nationalité ;

Considérant, toutefois, qu’aux termes du paragraphe 1 de l’article 57 (ex-article 73 C) du traité instituant la Communauté européenne, devenu article 64 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne : ” L’article 56 ne porte pas atteinte à l’application, aux pays tiers, des restrictions existant le 31 décembre 1993 en vertu du droit national ou du droit communautaire en ce qui concerne les mouvements de capitaux à destination ou en provenance de pays tiers lorsqu’ils impliquent des investissements directs, y compris les investissements immobiliers (…) ” ; qu’ainsi, dès lors que les dispositions de l’article 164 C du code général des impôts applicables au présent litige ont fait partie de l’ordre juridique français de manière ininterrompue depuis leur création par l’article 7 de la loi du 29 décembre 1976 modifiant les règles de territorialité et les conditions d’imposition des français de l’étranger ainsi que des autres personnes non domiciliées en France, le tribunal administratif a commis une erreur de droit en ne relevant pas d’office que cette restriction à des investissements directs en provenance d’un pays tiers, comme la principauté de Monaco, n’entrait pas, du fait des stipulations précitées, dans le champ d’application du paragraphe 1 de l’article 56 du traité instituant la Communauté européenne ; qu’il y a lieu, pour ce motif, d’annuler le jugement attaqué ;

Considérant qu’il y a lieu, pour la Cour, d’évoquer la demande présentée par M. A devant le Tribunal administratif de Nice ;

Considérant que, comme il vient d’être dit, compte tenu de la clause dite de standstill ou de gel inscrite, pour l’année d’imposition en litige, à l’article 57 du traité instituant la Communauté européenne, pour l’application de laquelle c’est l’Etat de provenance des capitaux et non la nationalité de l’investisseur qui importe, reste en effet autorisée l’application aux pays tiers, et donc à la Principauté de Monaco, des restrictions aux mouvements de capitaux existant le 31 décembre 1993 lorsqu’ils impliquent des investissements directs, y compris des investissements immobiliers ;

Mais considérant qu’aux termes de la jurisprudence de la Cour de Justice de l’Union Européenne, qui se réfère sur ce point aux notes explicatives auxquelles renvoie la nomenclature figurant à l’annexe I de la directive 88/361 du 24 juin 1988, la notion d’investissements directs, qui constitue la catégorie I de cette nomenclature, concerne les investissements de toute nature auxquels procèdent les personnes physiques ou morales et qui servent à créer ou à maintenir des relations durables et directes entre le bailleur de fonds et l’entreprise à laquelle ces fonds sont destinés en vue de l’exercice d’une activité économique ; que la catégorie II de cette nomenclature, intitulée ” Investissements immobiliers (non compris dans la catégorie I )”, vise dans son point A les ” Investissements immobiliers effectués sur le territoire national par des non-résidents ” ; que l’acquisition par M. A d’un bien immobilier sis à Saint-Tropez, qui n’a pas été effectuée en vue de l’exercice d’une activité économique, ne constitue pas un investissement direct au sens de l’article 57, paragraphe 1, du traité instituant la Communauté européenne, interprété à la lumière de la directive 88/361 du 24 juin 1988, mais un investissement immobilier entrant dans la catégorie II de la nomenclature annexée à ladite directive ; qu’il s’ensuit que, l’investissement en litige ne relevant pas pour ce motif du champ d’application de la dérogation prévue par l’article 57, paragraphe 1, du traité instituant la Communauté européenne, l’imposition mise à la charge de M. A au titre de l’année 2001 constituait bien une restriction aux mouvements de capitaux entre un Etat membre de la Communauté européenne et un Etat tiers, prohibée par l’article 56 du traité instituant la Communauté européenne ;

Considérant qu’il résulte de tout ce qui précède que le MINISTRE DU BUDGET, DES COMPTES PUBLICS ET DE LA FONCTION PUBLIQUE n’est pas fondé à obtenir le rétablissement de la cotisation d’impôt sur le revenu qui avait été mise à la charge de M. A au titre de l’année 2001 et dont le Tribunal administratif de Nice a prononcé la décharge ; qu’en outre, il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens ;

D É C I D E :
Article 1er : Le jugement n° 0600581 rendu par le Tribunal administratif de Nice le 7 octobre 2008 est annulé.
Article 2 : Le surplus du recours du MINISTRE DU BUDGET, DES COMPTES PUBLICS ET DE LA FONCTION PUBLIQUE est rejeté.
Article 3 : M. A est déchargé de la cotisation d’impôt sur le revenu à laquelle il a été assujetti au titre de l’année 2001.
Article 4 : L’Etat versera à M. A la somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à M. Wolfhard Albert A et au MINISTRE DU BUDGET, DES COMPTES PUBLICS, DE LA FONCTION PUBLIQUE ET DE LA REFORME DE L’ETAT.




N° 09MA00500 2
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