Conseil Constitutionnel, 18 novembre 1986, Loi relative à la délimitation des circonscriptions pour l’élection des députés, décision numéro 86-218 DC






Le Conseil constitutionnel,

Vu la Constitution ;

Vu l’ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel, notamment les articles figurant au chapitre II du titre II de ladite ordonnance ;

Le rapporteur ayant été entendu ;



1. Considérant que la conformité à la Constitution de la loi relative à la délimitation des circonscriptions pour l’élection des députés est contestée en raison tant de la procédure suivie pour son adoption que du contenu de ses dispositions ;

– SUR LA PROCEDURE LEGISLATIVE :

2. Considérant que les sénateurs auteurs de la seconde saisine font valoir que la procédure suivie pour l’adoption de la loi a été irrégulière car la question préalable a été mise en oeuvre lors de l’examen en première lecture du projet de loi dans le seul but d’interdire aux sénateurs le libre exercice du droit d’amendement qui leur est conféré par l’article 44 de la Constitution ;

3. Considérant qu’en vertu de l’alinéa 3 de l’article 44 du règlement du Sénat, la question préalable a pour objet de faire décider qu’il n’y a pas lieu de poursuivre la délibération et que son adoption, après un débat limité comme il est dit à l’alinéa 8 du même article, a pour effet d’entraîner le rejet du texte auquel elle s’applique ;

4. Considérant que le projet de loi relatif à la délimitation des circonscriptions pour l’élection des députés, qui faisait suite à la loi n° 86-825 du 11 juillet 1986 rétablissant le scrutin uninominal à deux tours, a, après déclaration d’urgence par le Gouvernement, été considéré comme adopté en première lecture par l’Assemblée nationale, le 13 octobre 1986 ; qu’il a été rejeté par le Sénat du fait de l’adoption par cette assemblée de la question préalable, dans des conditions qui n’affectent pas, au cas présent, la régularité de la procédure législative ; qu’il a été fait ensuite application des dispositions des deuxième et troisième alinéas de l’article 45 de la Constitution ; que le texte proposé par la commission mixte paritaire a été considéré comme adopté par l’Assemblée nationale, le 23 octobre 1986, puis voté dans les mêmes termes par le Sénat, le 24 octobre ; qu’il suit de là que la loi déférée au Conseil constitutionnel n’a pas été adoptée selon une procédure irrégulière ; que le moyen invoqué doit, en conséquence, être écarté ;

– SUR LE FOND :

5. Considérant que les députés auteurs de la première saisine, tout comme les sénateurs auteurs de la seconde saisine qui déclarent souscrire à leur argumentation, font valoir que la délimitation des circonscriptions opérée par la loi est arbitraire ; qu’en effet, la délimitation effectuée aurait dû, chaque fois que cela était démographiquement possible, conserver l’ancien découpage ou en respecter l’économie ; qu’il aurait dû en aller ainsi pour ceux des départements qui conservent le même nombre de députés et dont les anciennes circonscriptions étaient démographiquement à peu près équilibrées, pour les départements qui avaient plusieurs circonscriptions se trouvant proches de la moyenne démographique départementale dont seules une ou deux s’en écartaient et pour ceux des départements dans lesquels les axes cardinaux du précédent découpage conservaient leur pertinence géographique et étaient compatibles avec les données démographiques ; que, de plus, l’arbitraire réside dans l’hétérogénéité des critères de délimitation retenus, du point de vue de la démographie, de la géographie, de l’histoire et des données économiques et sociales ; qu’ont été choisies des réponses radicalement différentes à des questions largement identiques ; qu’à l’inverse, le critère tiré de l’intérêt qu’escomptent, sur le plan politique, les auteurs du découpage a été, lui, utilisé avec une parfaite homogénéité ;

6. Considérant qu’aux termes de l’article 2, premier alinéa, de la Constitution, la République “assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion” ; que l’article 3 de la Constitution dispose, dans son premier alinéa, que “la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum” et, dans son troisième alinéa, que le suffrage “est toujours universel, égal et secret” ; que, selon le deuxième alinéa de l’article 24 de la Constitution “les députés à l’Assemblée nationale sont élus au suffrage direct” ; que l’article 6 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 proclame que la loi “doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse.- Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents” ;

7. Considérant qu’il résulte de ces dispositions que l’Assemblée nationale, désignée au suffrage universel direct, doit être élue sur des bases essentiellement démographiques ; que, si le législateur peut tenir compte d’impératifs d’intérêt général susceptibles d’atténuer la portée de cette règle fondamentale, il ne saurait le faire que dans une mesure limitée et en fonction d’impératifs précis ;

8. Considérant qu’il ressort de la loi présentement examinée que, sauf impossibilité d’ordre géographique, les circonscriptions sont constituées par un territoire continu ; que les limites cantonales ont été, d’une manière générale, respectées ; que le territoire de cantons discontinus et de cantons de plus de 40 000 habitants n’a été réparti entre plusieurs circonscriptions que dans un nombre restreint de cas ; que l’écart entre la population d’une circonscription et la population moyenne des circonscriptions d’un même département n’est pas disproportionné de manière excessive ;

9. Considérant cependant, que les députés auteurs de la première saisine soutiennent que la délimitation effectuée par la loi, même si elle n’est pas fondamentalement critiquable sur le plan démographique, n’en est pas moins entachée d’arbitraire ;

10. Considérant que la Constitution ne confère pas au Conseil constitutionnel un pouvoir général d’appréciation et de décision identique à celui du Parlement ; qu’il ne lui appartient donc pas de rechercher si les circonscriptions ont fait l’objet de la délimitation la plus équitable possible ; qu’il ne lui incombe pas davantage de faire des propositions en ce sens, comme peut être amené à le faire le Conseil d’État dans l’exercice de ses fonctions administratives ;

11. Considérant, d’ailleurs, que, pour l’examen de situations de fait, le Conseil constitutionnel, saisi d’une loi votée et en instance de promulgation, se prononce dans des conditions différentes de celles dans lesquelles la juridiction administrative est appelée à statuer sur la légalité d’un acte administratif ;

12. Considérant que, quelle que puisse être la pertinence de certaines critiques adressées par les députés auteurs de la première saisine à l’encontre de la délimitation des circonscriptions opérée par la loi, il n’apparaît pas, en l’état du dossier, et compte tenu de la variété et de la complexité des situations locales pouvant donner lieu à des solutions différentes dans le respect de la même règle démographique, que les choix effectués par le législateur aient manifestement méconnu les exigences constitutionnelles ;

13. Considérant qu’en l’espèce il n’y a lieu pour le Conseil constitutionnel de soulever d’office aucune question de conformité à la Constitution en ce qui concerne les autres dispositions de la loi soumise à son examen ;



Décide :

Article premier :

La loi relative à la délimitation des circonscriptions pour l’élection des députés n’est pas contraire à la Constitution.

Article 2 :

La présente décision sera publiée au Journal officiel de la Répablique française.


Doctrine: