Présentation de Microcosmographia Academica de F. M. Cornford





Le texte qui suit est un pamphlet traitant ironiquement des mœurs universitaires dont la première impression remonte à 1908. Cette satire dénonce plus précisément les universitaires qui souhaitent avoir des responsabilités électives au sein de leur université.

Ce pamphlet a été écrit par Francis MacDonald Cornford (1874-1943) qui était professeur de civilisation antique (classical scholar) à l’université de Cambridge. Cette microcosmographie est, de ce fait, parsemée de références grecques ou latines ainsi que de références bibliques qui illustrent savamment ce texte délibérément tourné vers la littérature classique. Durant toute sa carrière, Cornford fut un spécialiste de la philosophie antique et, plus précisément, de Thucydide, mais il est probablement plus connu de nos jours pour cette Microcosmographia Academica.

Ce texte est tellement corrosif qu’il n’a pas été assumé par son auteur lors de sa première publication. Microcosmographia Academica fut en effet publié anonymement. Ce n’est qu’ensuite, devant le succès obtenu, que les éditions ultérieures firent apparaître son nom.

Une description féroce des mœurs universitaires

Cornford nous livre dans cette microcosmographie une critique féroce du monde universitaire auquel il appartenait. Mais ce microcosme universitaire dont il fait la description n’est pas sans rappeler des modes de fonctionnement qui, à l’évidence, ne sont pas propres à l’université de Cambridge du XXème siècle naissant. Bien au contraire, et malgré quelques inévitables vieillissements et spécificités locales, les analogies avec une réalité plus contemporaine sont saisissantes.

C’est évidemment tout l’intérêt de ce texte. Non seulement il nous permet de relativiser une réalité qui semble parfois décourageante lorsque la mesquinerie et l’intérêt personnel l’emportent sur l’intérêt général et sur l’intérêt des étudiants (c’est-à-dire, pour Cornford, systématiquement) mais, plus encore, ce bref texte relu un siècle après son écriture pose un problème que Cornford n’avait peut-être pas envisagé : comment se fait-il que ces comportements critiquables du début du XXème siècle en Angleterre puissent être aussi bien transférés au XXIème siècle ? Ce transfert n’est d’ailleurs pas applicable seulement en France, puisque les tares qu’il décortique et dénonce se retrouvent dans d’autres universités européennes ou américaines.

C’est en fait très certainement l’université, son existence et son fonctionnement même, qui sécrète certains comportements typiques. L’opposition entre des étudiants en apprentissage et des enseignants savants, les spécificités de la recherche et ce qu’elle comporte de difficultés de compréhension par le grand public, ou de communications obscures, différencient l’Université d’autres employeurs plus classiques. A cela, il faut ajouter que les futurs enseignants sont sélectionnés par d’autres enseignants, et que les dirigeants des universités sont eux-mêmes des universitaires qui sont élus par leurs pairs. Ce système d’élection a pour conséquence mécanique de créer des tensions internes, des clans en concurrence qui s’ajoutent aux dissensions issues des différentes écoles de pensée propres à la recherche. Enfin, à ces diverses tensions s’additionnent à un climat de compétition inhérent à tout système universitaire.

La politique crée, elle aussi, des réalités qui transcendent les frontières : la recherche des responsabilités, leur exercice, la dépendance aux électeurs (quels qu’ils soient), la rareté des ressources, etc. génèrent autant de comportements qui n’ont rien de national ou de temporel. Le fait d’avoir à promettre pour être élu, de ne pas nécessairement tenir ses promesses une fois élu, ou encore la négociation, le reniement, la trahison, le fait d’avaler des couleuvres ou de mentir n’ont évidemment rien de local ni de temporel.

Dans ces conditions, la carrière politique au sein de l’université -qui réunit nécessairement des spécificités à la fois politiques et universitaires- trouve chez chaque universitaire une résonnance particulière. La description, ou plutôt la caricature, faite par Cornford nous permet de constater à quel point la politique au sein de l’université a quelque chose d’intemporel qui fait relativiser les heurs et malheurs vécus au quotidien. Est-ce rassurant d’apprendre qu’il y a toujours eu les mêmes difficultés au sein des universités ou est-ce au contraire désespérant de constater à quel point rien ne change ? Chacun jugera.

Un style agréable, imagé et délibérément ambigu

Le style très imagé de Cornford, caractéristique de la satire, est très délicat à traduire. Les nombreuses métaphores, les tournures idiomatiques ainsi que les multiples références antiques ou bibliques dont il parsème son texte créent un texte vivant, drôle et dynamique mais tout ne peut hélas être rendu en français, tant il joue avec les mots et les expressions.

Les termes polysémiques sont très employés car ils permettent simultanément plusieurs sens pour un même mot. Ainsi l’opération traduite ici sous le terme de « quadrillage » vient de l’anglais « squaring » or le verbe to square signifie simultanément : cadrer, redresser, mettre en ordre mais également, de façon plus métaphorique : faire coïncider, concilier, arranger ou encore de façon ironique : soudoyer. Le mot square peut lui-même indiquer le square de l’angle de la rue ou encore l’opération qui consiste à faire quadriller une ville par des militaires. Or tous ces sens correspondent assez exactement au sens de l’opération décrite dans le chapitre 9 dans lequel les universitaires battent le pavé pour accroître leur influence et faire avancer leurs recherches personnelles. Le terme quadrillage rappelle à la fois le côté systématique du quadrillage militaire d’une ville et le quadrille, cette danse dans laquelle chaque partenaire a un rôle préétabli.

Il en va de même du terme « sound » qui signifie simultanément : bruit, son, musique mais qui signifie aussi : solide, sain, en bon état ou encore : sensé, valable, bon, profond… Sound pouvant être, selon son utilisation, un nom, un adjectif, un verbe transitif ou un verbe intransitif. Or Cornford emploie dans un même chapitre, différentes connotations de sound, voire dans la même phrase : « le principe du sain apprentissage (sound : sain mais aussi sonore) est que le vacarme… »

Une ponctuation volontairement anarchique et désordonnée

Cette traduction a retranscrit au mieux la forme du texte d’origine, avec ce sentiment d’écriture rapide, intuitive presque, qui apparaît en anglais. La ponctuation, en particulier, est assez singulière et semble totalement anarchique1. A la première lecture en effet, la forme du texte fait pressentir un texte écrit rapidement, presque un peu bâclé ou peut-être écrit sur un coin de table un soir au pub, l’alcool favorisant l’inspiration.

On n’a pas d’indications sur les conditions dans lesquelles ce texte a été écrit mais le fond du texte, très travaillé, très précis, contredit ce pressentiment originel et dément l’hypothèse d’une absence de relecture, critique qu’un enseignant normalement constitué adresserait volontiers à ce texte. Cette hypothèse de l’instrumentalisation de la ponctuation par Cornford est renforcée par le dernier paragraphe du huitième chapitre où il décrit ce qu’il appelle « la chasse à la virgule » dans laquelle la ponctuation s’avère être utilisable comme arme politique dans le cadre d’une stratégie dilatoire. De toute façon, si cette ponctuation anarchique était le résultat de coquilles, cela aurait été rectifié au fil des diverses rééditions (neuf éditions au total) or, cette ponctuation désordonnée n’ayant pas disparue, on peut logiquement en déduire qu’elle a été volontairement maintenue.

Il est en fait très probable que, par son style, Cornford adresse discrètement une critique à tous ces auteurs qui mettent tout le sens d’une phrase dans une virgule ou qui voient une distinction fondamentale entre une virgule et un point virgule. A moins que Cornford ne soit encore plus machiavélique et que, sachant que ce factum sera lu essentiellement par des universitaires, il ne joue avec leurs nerfs en les forçant précisément à chercher du sens et des nuances dans cette ponctuation décousue, là où Cornford ne met aucune nuance. Cette hypothèse d’un Cornford riant de l’embarras de ses lecteurs déboussolés par-delà la tombe est très séduisante mais elle est, hélas, impossible à confirmer complètement.

Il est en revanche certain que le style adopté est, en lui-même, une critique du style universitaire qu’il condamne en le surjouant, en l’exagérant à souhait : phrases très longues, tournures alambiquées, doubles négations (chapitre 7), distinctions byzantines comme celle entre les Conservateurs Libéraux et les Libéraux Conservateurs, etc. Autant de critiques tant stylistiques que de fond que l’on peut adresser aux universitaires et que ce texte emploie ironiquement comme pour mieux les recenser.

En ce qui concerne la forme même du pamphlet, elle reprend les pamphlets de l’époque élisabéthaine en matière théâtrale, pamphlets qui avaient notamment pour objectif de maintenir les distinctions sociales.

Des références classiques nombreuses

Quant à l’utilisation récurrente de références antiques, dont certaines semblent assez obscures, on ne sait s’il s’agit pour Cornford d’une seconde nature, du fait de sa formation, ou s’il s’agit, ici aussi, d’une critique formelle des universitaires.

Dans cette seconde hypothèse, Cornford reprendrait là ce que Schopenhauer dans L’Art d’avoir toujours raison présente comme une des formes de l’argument d’autorité (argumentum ad verecundiam). Il s’agit en l’occurrence de faire reposer un raisonnement sur un auteur illustre pour mieux asseoir la validité de son propre discours, pour « faire savant » en quelque sorte. Pour Schopenhauer, peu importe que la citation soit juste ou fausse, il suffit qu’elle sonne bien. Il ajoute cyniquement « plus les capacités et connaissances [de l’adversaire] sont limitées et plus le nombre d’autorités qui font impression sur lui est grand. (…) Les autorités que l’adversaire ne comprend pas sont généralement celles qui ont le plus d’impact. Les illettrés ont un certain respect pour les phrases grecques ou latines. On peut aussi si nécessaire non seulement déformer les paroles de l’autorité, mais carrément la falsifier ou leur faire dire quelque chose de votre invention : souvent, l’adversaire n’a pas de livre à la main ou ne peut pas en faire usage »2.

Or lorsque Cornford cite Platon il modifie légèrement le texte, mais n’en abuse pas : le sens n’est pas perverti. Sur ce point donc, après vérification systématique, Cornford n’utilise pas ce stratagème et il s’adresse donc à un public qu’il estime et à qui il ne ment pas.

Reste bien sûr, dans ce jeu des citations, des hésitations qu’il a volontairement créées comme lorsqu’il parle des « vertus de Brutus ». Le lecteur hésite légitimement entre le premier et le second degré : peut-on vraiment parler des « vertus » de quelqu’un qui a assassiné son père, fût-il adoptif ? Dans le même temps, on sait que la justification de l’assassinat de César par Brutus était justement de maintenir les « vertus de la République », République à laquelle César voulait précisément mettre fin. L’ambivalence de cet acte, comme du personnage, permet d’introduire le doute chez le lecteur et de donner ce ton ironique cultivé si caractéristique de ce texte. Dans la même phrase la « passion pour les causes perdues de Caton » peut elle aussi laisser dubitatif puisque les principaux combats de Caton (l’Ancien bien sûr) contre le luxe ostentatoire ou l’invasion de la langue grecque à Rome furent des combats qu’il gagna. Son plus grand combat concerna la destruction de Carthage qui fut également effectuée, quoique quelque temps après son décès.

Un livre inconnu en France, un succès d’estime au Royaume-Uni et aux Etats-Unis

Il existe au moins neuf éditions de Microcosmographia Academica et, depuis que le livre est tombé dans le domaine public en 2014, plusieurs rééditions récentes ont vu le jour.

Le succès de ce pamphlet est difficile à quantifier dans les milieux universitaires anglo-saxons, mais une chose est certaine : il semble totalement inconnu en France. Une simple recherche dans le moteur de recherche « sudoc » montre qu’il n’existe qu’un seul exemplaire en France de Microcosmographia Academica et, évidemment, dans sa version anglaise originale, de plus cet exemplaire n’est pas disponible pour le Prêt Entre Bibliothèques.

La notoriété de cet écrit n’est donc pas immense mais Microcosmographia Academica a néanmoins dépassé les frontières britanniques puisqu’il existe une traduction effectuée en allemand par le professeur Th. Finkenstaedt et publiée par le département des études britanniques de l’université de la Sarre en 1967.

Espérons que cette traduction en français contribuera à faire connaître cet auteur injustement méconnu.

Christophe de Nantois

Maître de conférences en droit public à l'Université de Lorraine

  1. Comme, par exemple, l’usage des tirets pour ouvrir une incise qui ne sera ensuite pas fermée (chap. 1, deux fois, chap. 3, chap. 4, chap. 7). L’utilisation des points-virgules en milieu de phrase est récurrente. Il arrive parfois aussi que des points-virgules soient utilisés en lieu et place des deux points, avant une énumération (chap. 6, chap. 8), ou que deux points soient utilisés là où il aurait fallu une virgule ou un point virgule (chap. 6). On trouve bon nombre d’utilisations de la ponctuation qui sont non conventionnelles : deux points virgules dans une même phrase (chap. 1, chap. 2, chap. 3, chap. 7), une virgule avant l’ouverture de guillemets pour une citation (chap. 2, chap. 8), une phrase entièrement entre parenthèses (chap. 8), une absence de point entre deux phrases (chap. 9) ou encore,  alors qu’un développement en deux points est annoncé, la manière de chiffrer n’est pas la même pour le premier et le second point (i puis 2 dans le chapitre 8). De la même façon, l’utilisation des majuscules (pour monde ou Monde, travaux ou Travaux) incite le lecteur à chercher du sens là où, après analyse, il n’y a manifestement aucune différence entre le terme avec majuscule et le terme sans majuscule. Il en va de même pour l’emploi du singulier ou du pluriel (travail/travaux, épouvantail/épouvantails). []
  2. A. Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison, Stratagème XXX, 1830-1831, parfois publié sous le titre La Dialectique éristique. []

Doctrine:


Citer cette publication :

by Walter Stoneman, bromide print, 1938, ' Présentation de Microcosmographia Academica de F. M. Cornford, ' : Revue générale du droit on line, 2015, numéro 22807 (www.revuegeneraledudroit.eu/?p=22807)