Ardoise, le 13 nivôse de l’An CCXXIII (vendredi 2 janvier 2015) : retour sur une création de la Révolution française, le calendrier républicain





La Révolution française marque la rupture avec les anciens modes de vie qui ont rythmé la France sous ce qu’on appellera très vite et communément après les évènements de 1789 l’« Ancien Régime ». On rejette ainsi la légitimité du pouvoir royal fondé sur le droit divin en même temps que l’on proscrit tout ce qui se rattache de près ou de loin à la religiosité (processions, sonneries des cloches, messes). Les noms de certaines villes et communes, environ 1200, furent revisités du fait de leur consonance rappelant ici ou là les vestiges de la société ou de sa structure qui venait d’être renversée. Par exemple, Grenoble, composée du mot « noble », sera changée en « Grelibre ». Enfin, et parmi les multiples bouleversements de cette période dont l’établissement d’une liste exhaustive serait finalement assez fastidieux, nous retiendrons, en ce premiers jours de l’année 2015, l’adoption d’un nouveau calendrier baptisé « Républicain ». Des deux premières illustrations, cet acte n’en est que la logique résultante. En effet, bâti selon les rites de la religion catholique (la semaine de 7 jours par référence au temps que la Bible retient pour la création du monde, le nom des différents saints mais aussi de certaines fêtes religieuses) le calendrier grégorien n’aurait pas permis aux révolutionnaires de parvenir à l’objectif qu’ils s’étaient pourtant fixé et dont l’accomplissement était consubstantiel du succès de la Révolution française à savoir l’émergence d’un Homme nouveau dans une société tout aussi nouvelle. Voyons les étapes qui ont amené à la création du calendrier républicain et quelles en ont été les suites.

640px-Calendrier-republicain-debucourt2

I – Un calendrier révolutionnaire français

Les grands principes, dont la Révolution française s’est faite le chantre le plus ardent, étaient la Liberté, l’Egalité, la Propriété mais aussi, et cela s’explique par l’engouement pour l’Antiquité qui animait les individus à cette époque, la République. Très vite, en fait dès le lendemain de la prise de la Bastille (14 juillet), l’idée d’apposer sur l’année 1789 le sceau de l’ « An I de la Liberté » a germé dans l’esprit des révolutionnaires.

Prise_de_la_Bastille

La Prise de la Bastille, par Jean-Pierre Houël (1789)

En effet, comment s’y prendre mieux pour marquer d’une manière indélébile ce qui venait de s’accomplir et faire table rase du passé qu’en « rebaptisant » l’année dans laquelle tout ceci eut lieu ? Peut-être convient-il d’employer le verbe plus sobre de « renommer » davantage compatible avec l’évènement visé. Toujours est-il que l’usage fut adopté ; mais l’Assemblée nationale, titulaire désormais du pouvoir législatif, allait sauter sur l’occasion pour l’entériner juridiquement et surtout officiellement même si ce ne fut pas fait immédiatement mais de manière séquencée. Dès lors, il fallut attendre la chute de la Monarchie et l’abolition de la Royauté en France (21 septembre 1792) pour que la Convention nationale prenne sur elle de légiférer en la matière.

1024px-Proclamation_de_l'abolition_de_la_royauté,_21_Septembre_1792

Proclamation de l’abolition de la royauté, haut-relief en bronze de Léopold Morice, Monument à la République, Place de la République, Paris, 1883

Le 22 septembre 1792, on décréta que : « Tous les actes publics sont désormais datés à partir de l’an I de la République ». Le Comité de l’Instruction publique, récemment créé, nomma alors un rapporteur en la personne de Charles-Gilbert Romme afin d’élaborer ce qui rythmera bientôt la société française, le « calendrier Républicain ». Le projet fut présenté devant les conventionnels un an après avoir pris les devants, le 20 septembre 1793.

Charles-Gilbert_Romme

Charles-Gilbert Romme (1750-1795)

Romme associa rapidement de très grands noms, connus surtout dans les domaines de la science, de la chimie et de l’astronomie, à la commission chargée de travailler sur un nouveau calendrier pour la France. On y trouvera, entre autres, Joseph-Louis Lagrange, Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande ou encore Gaspard Monge. Ceux-ci durent réfléchir à la manière d’agencer la structure que l’on souhaitait donner au calendrier avec l’année équinoxiale. En effet, le système auquel on aboutit avec le calendrier grégorien ne fut pas acquis du jour au lendemain. Sans vouloir trop s’arrêter sur les détails, ce fut pour pallier les dérives séculaires du calendrier julien introduit en -46 à Rome par Jules César que le Pape Grégoire XIII fit adopter un nouveau calendrier solaire en 1582. Fondé sur un système décimal qui cherchait avant tout à se défaire de la tradition monarchique et chrétienne, il fallait malgré tout que le calendrier républicain soit aligné sur l’année tropique (365,25 jours/an).

Sundial_Warsaw

Ainsi, l’année du calendrier républicain était découpée en douze mois de trente jours chacun (soit 360 jours), plus cinq à six jours (selon les années) ajoutés en fin d’année appelés les « sans-culottides » et dont le « jour de la Révolution » marquait la fin de la « franciade » laquelle est définie en 1793 par le « Décret de la Convention nationale sur l’Ere, le commencement et l’organisation de l’Année, et sur les noms des Jours et des Mois » en ces termes :

« La période de quatre ans, au bout de laquelle cette addition d’un jour est ordinairement nécessaire, est appelée la franciade, en mémoire de la révolution qui, après quatre ans d’efforts, a conduit la France au gouvernement républicain ».

La Révolution française mit donc en place les années sextiles. Ce fut également l’occasion pour les révolutionnaires de fêter un jour en plus en l’honneur par exemple de la « vertu » (17 septembre) ou encore de l’« opinion » (20 septembre) en passant par le « génie » (18 septembre). Pour ce qui était moins scientifique, on confia la confection de la nomenclature du calendrier au poète Fabre d’Eglantine, lequel s’adjoint le jardinier du jardin des plantes du Muséum national d’histoire naturelle André Thouin.

Eglantine

Philippe-François-Nazaire Fabre, dit Fabre d’Églantine (1750-1794)

Chaque mois rappelait ainsi un aspect du climat français (« Vendémiaire » pour septembre, caractérisé par les vendanges). Les décades, au nombre de trois par mois (semaine de 10 jours) prirent les noms suivant : Primidi, Duodi, Tridi, Quartidi, Quintidi, Sextidi, Septidi, Octidi, Nonidi et Décadi. Enfin, pour les jours on arrêta des noms de fruits, de légumes, d’instruments ou d’animaux. Il n’était donc pas insolite de trouver à l’époque des personnes nommées « Raisin », « Châtaigne » voire « Dindon » en rappel du jour de leur naissance.

220px-Thouin_André_1747-1824

André Thouin (1747-1824)

Au passage, et en guise de transition, il aurait d’ailleurs été assez intéressant de voir quelle tournure aurait pris la jurisprudence en la matière si le calendrier eut été maintenu (Cass, 1ère Civ. 10 juin 1981 n°80-11.600 : « alors que les parents peuvent notamment choisir comme prénoms – sous la réserve générale que, dans l’intérêt de l’enfant, ils ne soient jugés ridicules – les noms en usage dans les différents calendriers »).

II – Le retour aux sources

Finalement, on choisit de ne pas maintenir ce type de calendrier pour diverses raisons. Tout d’abord, pour utiliser l’expression de Philippe Néricault Destouches : « chassez le naturel, il revient au galop ! ». Les premiers relents de la société d’avant 1789 furent très vite ressentis et particulièrement les traditions religieuses. Nombreuses furent les personnes, en particulier dans les paroisses, bourgs et villages, à souffrir de ce véritable déracinement. Habitués à aller à la messe le dimanche et à profiter de cette journée pour prendre du répit au beau milieu des affres d’une semaine laborieuse, on était alors en total perte de repères.

Ensuite, le système des années sextiles n’offrait pas de réelles garanties quant à l’évitement complet d’un décalage avec l’année tropique.

Enfin, la France fut le seul pays à adopter un tel calendrier ce qui risquait de poser certaines difficultés à partir du moment où les échanges avec l’étranger se développeraient.

Le Sénatus-Consulte du 22 fructidor an XIII (9 septembre 1805), signé par Napoléon Bonaparte, portait abrogation du calendrier républicain à partir du 1er janvier 1806 pour instaurer le retour au calendrier grégorien. Notons au passage que le rejet de ce calendrier cadrait encore assez bien avec la rupture que la Révolution française provoqua entre la France et le Saint-Siège mais s’accordait en revanche moins bien avec le contexte politique de l’ère napoléonienne qui vit notamment la signature du Concordat avec Rome le 15 juillet 1801.

Allégorie_du_Concordat_de_1801

Allégorie du Concordat de 1801 par Pierre Joseph Célestin François

Le calendrier républicain fut réutilisé une dernière fois lors de la Commune de Paris en 1871. Cela ne dura qu’une quinzaine de jours. Devenu lui-même un vestige, après avoir voulu détruire ceux sur lesquels il venait se placer, il est encore revendiqué aujourd’hui, en même temps que la Constitution de l’An I (24 juin 1793) par certains militants d’extrême-gauche.

Sources bibliographiques :

FURET (F) Penser la Révolution française, Ed. Folio histoire, janvier 1985, p. 313

BOUDON (J-O) Histoire du Consulat et de l’Empire, Ed. Tempus, février 2003, p. 512

GUENIFFEY (P) Politique de la Terreur, essai sur a violence révolutionnaire (1789-1794), Ed. Gallimard, octobre 2003, p. 378

BERTAUD (J-P) La Révolution française, Ed. Tempus, novembre 2004, p. 384

GUENIFFEY (P) Histoires de la Révolution française et de l’Empire, Ed. Tempus, octobre 2013, p. 768

GAXOTTE (P) La Révolution française, Ed. Tallandier, mars 2014, p. 525

Matthieu Bertozzo

Doctorant en Droit public - Diplômé du CJFA - Diplômé de l'Institut d'Histoire du Droit


Doctrine:


Citer cette publication :

, ' Ardoise, le 13 nivôse de l’An CCXXIII (vendredi 2 janvier 2015) : retour sur une création de la Révolution française, le calendrier républicain, ' : Revue générale du droit on line, 2015, numéro 18852 (www.revuegeneraledudroit.eu/?p=18852)