Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau : l’oublié des journées des 20 et 21 janvier 1793





Voilà maintenant 222 ans que nous nous rappelons la date du 21 janvier 1793 comme celle d’un moment historique qui n’a pas de pareil parce qu’il a vu la mort de Louis XVI, Roi de France et de Navarre ; le dernier à avoir véritablement régné sans discontinuité depuis que la couronne a été posée sur la tête de la dynastie des Capétiens. En effet, en proclamant 1814 comme étant la dix-neuvième année de son règne, Louis XVIII aura bien fait de créer cette fiction juridique en revenant sur le trône pour mieux légitimer sinon faire accepter un tant soit peu son retour au pouvoir. Il n’en reste pas moins que les révolutionnaires, en coupant la tête de son aîné, consacrèrent véritablement la rupture entre un monde honni qu’on ne souhaitait plus jamais revoir et le monde nouveau que la Révolution française se promettait d’offrir et qui, à bien des égards, n’en fut que la plus logique continuation ; les horreurs de la Terreur en plus. « Qui lit un préfet lit un intendant » pouvait bien dire Tocqueville en 1856 et à juste titre. Néanmoins, pour ce qui a trait à notre propos, qui se souvient de Louis-Michel Lepeletier, Marquis de Saint-Fargeau ? Qui se rappelle qu’il fut lui aussi assassiné en ce milieu du mois de janvier 1793 ? Mentionne-t-on encore son œuvre lorsqu’il s’agit de nous pencher sur la réforme de l’éducation, domaine dans lequel il a consacré les derniers instants de sa vie ? N’oublions pas qu’il fut, comme Robespierre d’ailleurs, en tous cas au début des évènements révolutionnaires, un des plus fervents défenseurs de l’abolition de la peine de mort. En hommage au juriste mais aussi et surtout à l’homme politique qu’était de Saint-Fargeau, voici quelques lignes qui souhaitent faire revivre l’Histoire à travers divers éléments biographiques de la vie du Marquis.

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I – De Saint-Fargeau, homme politique par atavisme

Né le 29 mai 1760 à Paris, au moment où la pensée philosophique des années Lumières commence à s’affirmer progressivement en France, Louis-Michel voit le jour dans une famille qui porte un nom illustre pour l’administration d’Etat. En effet, il compte parmi ses ancêtres Michel Robert Le Peletier des Forts, Compte de Saint-Fargeau (1675-1740) qui fut membre de la Commission de Régence et commissaire général des finances en 1720, en remplacement de l’Ecossais John Law de Lauriston qui, comme on le sait, vient d’essuyer un échec amer en cherchant à introduire le papier-monnaie en France par le truchement de son « Système ».

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Portrait du ministre Michel-Robert le Pelletier des d’après Hyacinthe Rigaud (1727) Versailles, musée National du Château

Nommé contrôleur général des finances par Louis XV en 1726, ses compétences administratives illuminent son entourage et en premier lieu, ses plus féroces ennemis. Victime d’une cabale en 1730, il est contraint à la démission mais se verra attribuer le titre de Ministre d’Etat la même année. Avant lui, son père, Michel Le Peletier de Souzy, avait déjà eu l’occasion de faire preuve de tous les talents qu’une famille de grands commis d’Etat pouvait mettre au service d’une Monarchie qui se voulait rayonnante et surtout absolue.

Louis-Michel voit déjà sa destiné toute tracée, il sera homme politique. Après quelques années d’études en droit (on était avocat après trois années d’études), il devient membre du Parlement de Paris en 1779 puis avocat à la Prison du Châtelet. De la fonction d’avocat général il est élu, en 1789, Président à mortier, l’une des charges les plus importantes au sein de la magistrature française d’Ancien Régime.

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Ornements extérieurs du Président à mortier, appellation qui doit tout à la toque noire de velours le « mortier », laquelle est rehaussée de deux galons dorés

Pourtant, la même année, tout bascule. Par des signes annonciateurs – Voltaire n’avait pas dit déjà en 1764 « tout ce que je vois ici ne fait que jeter les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement » ? – la Révolution française pointait le bout de son nez et finit tout simplement par éclater, entrainant avec elle une société sclérosée par les privilèges, gages d’une inégalité devenue insupportable aux yeux d’hommes et de femmes qui avaient goûté aux écrits de Rousseau.

Cette même année, Louis-Michel se présentera aux élections des députés de la noblesse de Paris. Elu le 16 mai 1789, il renie ses origines nobles en juillet de la même année et épouse la « vraie cause », celle du peuple français. Désormais, il sera l’avocat des causes perdues.

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II – La lutte pour l’abolition de la peine de mort

Si sa présence est insignifiante au départ, il saura se faire entendre au sein de l’Assemblée nationale constituante. Alors qu’on s’apprête à abolir les titres de noblesse, il parvient à faire adopter le 21 juin 1790 la loi selon laquelle « tout citoyen devra porter le nom de sa famille réduit à sa plus simple portion ». Beaucoup s’efforceront ainsi de faire disparaître la particule de leur patronyme. D’Anton deviendra Danton, Maximilien de Robespierre ne signera guère plus que Robespierre. Pour Louis-Michel Lepeletier, Marquis de Saint-Fargeau, il se fera tout simplement nommer Michel Lepeletier bien que certains de ses comparses l’appellent encore Saint-Fargeau.

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S’il présidera un temps l’Assemblée nationale, c’est en 1791 que Michel Lepeletier reviendra sur le devant de la scène, lorsqu’il s’agira de plaider la cause de l’abolition de la peine de mort. Rapporteur de la jurisprudence criminelle – on se souvient de l’arrêt du Parlement de Paris rendu à l’occasion de l’exécution de Robert-François Damien pour crime de lèse-majesté (Arrêt principal, prononcé contre Damien Parlement de Paris, Grand’Chambre assemblée, le 26 mars 1757 : « tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras de jambes, sa main droite, tenant en icelle le couteau dont il a commis ledit parricide, brûlée de feu de souffre ; et, sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix-résine fondue, de la cire et du soufre fondus ensemble ») – il présentera son projet de Code pénal le 30 mai 1791.

« Il faut que les peines soient humaines, justement graduées, dans un rapport exact avec la nature du délit, égales cour tous les citoyens, exemptes de tout arbitraire judiciaire ; qu’elles ne puissent être dénaturées après le jugement dans le mode de leur exécution ; qu’elles soient répressives, principalement par des gênes et des privations prolongées, par leur publicité, par leur proximité du lieu où le crime a été commis ; qu’elles corrigent les affections morales du condamné, par l’habitude du travail ; quelles décroissent en approchant du terme fixé à leur durée, et enfin qu’elles soient temporaires. »

Discours du lundi 23 mai 1791 prononcé par Michel Lepeletier devant l’Assemblée nationale

Lui, et bien d’autres, ne parviendront quand même pas à faire changer l’opinion générale à ce sujet et les députés adopteront le 6 octobre 1791 la grande loi pénale qui dispose, entre autres, en son article 3 : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

III – De Saint-Fargeau ou l’éducation

Le décret voté en mai 1791 par l’Assemblée nationale qui empêchait à ses membres de se représenter aux élections pour remplir les rangs de la future Législative, éloigna Michel Lepeletier pendant un temps de la politique nationale ; ce qui lui permet de se consacrer à celle pratiquée au niveau local puisqu’il fut élu Président de l’administration départementale de l’Yonne à laquelle il se donna entièrement après septembre 1791.

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Buste de Louis-Michel Lepeletier, Musée de la Révolution française

Par 440 voix sur 542 votants, Michel Lepeletier sera élu à la Convention nationale le 6 septembre 1792, laquelle était appelée de ses vœux et de ceux des plus ardents Républicains suite aux évènements du 10 août 1792, des massacres perpétrés par les « septembriseurs » au tout début du mois et de l’incapacité de la Législative à faire passer les réformes parce que la Constitution du 3 septembre 1791 prévoit des rapports trop rigides entre les différentes institutions politiques confinant ainsi le pays à l’immobilisme le plus navrant.

En décembre de la même année, marqué par les projets de Condorcet et du Comité d’Instruction publique portant sur l’éducation nationale, il se met à rédiger un mémoire dans lequel il retranscrit l’intégralité de ses pensées sur l’éducation de l’enfance. Si ces propos peuvent choquer aujourd’hui, ceux-ci étaient parfaitement revendiqués en 1792-1793 ; ce qui démontre encore une fois l’erreur à ne pas commettre avec l’Histoire : oublier de contextualiser les évènements et se contenter de les apprécier avec un regard contemporain.

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Ses idées sont fortes, parce qu’elles portent atteinte à la liberté des pères et mères de famille ; mais ce projet veut s’inscrire comme un simple complément du travail qu’avait effectué avant lui Condorcet. Il s’attaqua alors aux premiers degrés d’instruction et notamment aux écoles primaires qu’il souhaitait voir devenir des « maisons d’éducation ». En somme, de cinq à douze ans, les enfants devaient appartenir à l’Etat et non plus aux parents afin de « donner une éducation vraiment et universellement nationale ».

« Depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons, et jusqu’à onze pour les filles, tous les enfants sans distinction et sans exception seront élevés en commun, aux dépens de la République ; et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins. »

Ce que Lepeletier proposait à la Convention n’était ni plus ni moins qu’un renforcement des « caméristats » qui existaient sous l’Ancien Régime et subsistent aujourd’hui encore dans des régions montagneuses ou dans le Puy-de-Dôme. C’est un mécanisme par lequel les maîtres peuvent, avec l’autorisation des autorités préfectorales et académiques, recevoir dans la maison d’école un certain nombre d’enfants qui y couchent et y prennent leurs repas.

Il préconisait aussi la prise en charge par la République des frais de scolarisation et de l’entretien de certains enfants sortis de maisons d’éducation et désirant poursuivre leurs études au-delà. Ces « pensionnaires de la République » auraient été désignés après concours sur la base des résultats les plus méritants. Ce ne sont ni plus ni moins que les prémices des bourses nationales destinées à rendre les degrés supérieurs de l’instruction accessibles à tous ceux qui s’en montreraient dignes. Développées sous la IIIème République, elles sont aujourd’hui le gage de la réussite des élèves issus des milieux modestes.

Article L111-1 du Code de l’éducation

« Pour garantir ce droit dans le respect de l’égalité des chances, des aides sont attribuées aux élèves et aux étudiants selon leurs ressources et leurs mérites. La répartition des moyens du service public de l’éducation tient compte des différences de situation, notamment en matière économique et sociale. »

Si la vision qu’avait Michel Lepeletier de l’éducation au sein de cette nouvelle République que les révolutionnaires se donnaient pour mission de construire a été âprement critiquée, force est de constater que sa contribution permit de déclencher un processus de réflexion sur la question, lequel sera développé autrement et plus en profondeur au sein des régimes politiques qui succèderont.

IV – Régicide sacrifié

Après s’être fermement opposé à la peine de mort, Michel Lepeletier fut la victime de son propre paradoxe puisque ayant voté la mort du Roi Louis XVI le 20 janvier 1793, il sera confronté à la sienne peu de temps après, assassiné par un royaliste qui le tenait pour coupable de ce méfait.

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Après le vote à la Convention nationale qui décida du sort du monarque déchu, Michel Lepeletier se rendit chez le traiteur Février au Palais-Royal pour y prendre, sans le savoir, son dernier dîner. En effet, au même endroit était présent un dénommé Philippe Nicolas Maris de Pâris, royaliste exalté et ancien garde du corps de Louis XVI (« chevaliers du poignard ») ; bien décidé à faire rendre gorge à celui qu’il considérait comme le plus félon des régicide, le cousin du Roi, Philippe Egalité. Mais celui-ci tarde et finalement ne paraît pas. Informé du sens du vote de Lepeletier quelques heures auparavant, ce sera lui sa nouvelle cible.

D’après les témoignages de l’époque, l’assassin aurait demandé à Lepeletier de confirmer qu’il avait bien voté en faveur de la mort du Roi. Sur son acquiescement, il le transperça de son sabre avant de prendre la fuite pour se cacher chez sa maîtresse non loin du lieu du crime. Les dernier mots de Michel Lepeletier aurait été « J’ai froid !». Il fut transporté au domicile de son frère, Felix Lepeletier où il expira le 21 janvier 1793 avant même l’exécution du Roi.

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Les Derniers moments de Michel Lepeletier de Jacques-Louis David

Très vite, parce que l’occasion était trop belle pour ne pas la saisir, on s’empara de ce malheureux évènement pour l’exploiter politiquement. Lepeletier de Saint-Fargeau fut donc traité en véritable martyr de la Révolution française, le premier d’ailleurs, mais suivi de très près par Marat le 13 juillet de la même année ; jour où, ironie du sort, Robespierre présentait le projet de Plan d’éducation nationale élaboré par Saint-Fargeau.

Les funérailles de ce dernier eurent lieu Place Vendôme le 24 janvier 1793. La cérémonie, dont la mise en scène fut pensée par le peintre Jacques-Louis David, fut des plus grandioses. Sur proposition du conventionnel Barère, on décréta que son corps reposerait au Panthéon. Il fut finalement retiré de l’édifice sous le Directoire pour être rendu à sa famille.

Aujourd’hui, nombreuses sont les rumeurs qui courent au sujet du tableau peint par David (cf supra). Le seul de la Révolution à être véritablement achevé (ce qui n’est pas le cas du Serment du Jeu de paume). Il a disparu après la mort du peintre en 1826. Selon certains, l’œuvre serait cachée dans les murs du Château de Saint-Fargeau, mais ce ne sont hélas que des rumeurs.

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Le château de Saint-Fargeau situé sur la commune de Saint-Fargeau dans le département de l’Yonne, en région Bourgogne

Ainsi, le Roi est mort pour ne pas avoir adopté les idées de la Révolution française, Lepeletier quant à lui est mort pour avoir voté celle du Roi. Parce que les hommages rendus le 21 janvier l’auront été pour grande partie à l’intention de Louis XVI, il semblait bon de rappeler que quelques instants auparavant, un autre homme, moins connu mais dont toutes les idées ne sont pas à rejeter, aura succombé au fameux mythe qui veut que « tel Saturne, la Révolution a dévoré ses propres enfants ».

Dernière anecdote s’il en est, l’écrivain et philosophe français, membre de l’Académie française, Jean d’Ormesson, est l’un des descendants de Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau.

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Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson (1925)

Sources bibliographiques :

BERNARD (G) MONERA (F) L’instruction civique pour les nuls, (Préface Jean-Louis Debré) Ed. First, mars 2015, p. 472

OBLIGI (C) Robespierre. La probité révoltante, Ed. Belin littérature et revues, janvier 2014, p. 174

BERN (S) Les pourquoi de l’Histoire, Ed. Albin Michel (3 vol.)

LEUWERS (H) Robespierre, Ed. Fayard, août 2014, p. 480

BIARD (M) LEUWERS (H) Visages de la Terreur. L’exception politique de l’An II, Ed. Armand Colin, octobre 2014, p. 272

Matthieu Bertozzo

Doctorant en Droit public - Diplômé du CJFA - Diplômé de l'Institut d'Histoire du Droit


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Citer cette publication :

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