Souveraineté et liberté – Deuxième leçon

Qu'est-ce qu'une nation ?


Date de fraîcheur: août 1921


DEUXIÈME LEÇON – Qu’est-ce qu’une nation ?

MESDAMES, MESSIEURS,

Dans notre précédent entretien, nous avons vu comment la première question qui se présente à nous est celle de savoir ce que c’est qu’une nation. Question extrêmement complexe, question qu’il faut bien résoudre cependant, si nous voulons comprendre les grands problèmes sociaux et politiques qui se posent aujourd’hui.

La guerre de 1914-1918, on l’a déjà dit bien souvent, a été la guerre des nations, et elle a fait triompher le principe dit des nationalités. Le traité de Versailles du 23 juin 1919 lui a donné la consécration du droit international. Le président Wilson l’avait proclamé dans son célèbre message du 22 janvier 1917. Plusieurs nations, qui n’avaient pas avant la guerre une existence politique indépendante, se sont constituées en Etats souverains, la Pologne, la Tchéco-Slovaquie, la Yougo-Slavie. La guerre, ai-je dit aussi, a fait triompher la conception de l’État-nation sur la conception de l’État-puissance. Mais, pour comprendre tout cela, il faut évidemment avoir une notion nette, précise de ce qu’est une nation. A quel moment pouvons-nous dire qu’une collectivité humaine a acquis le caractère de nation ? A quel signe reconnaitrons-nous qu’elle possède ce caractère ?

Incontestablement, on peut dire que toute définition à cet égard sera un peu arbitraire et, en tout cas, conventionnelle. Sans doute, toute terminologie, toute définition a quelque chose de conventionnel. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut s’entendre sur le sens que l’on donne aux mots et désigner par les mêmes mots les mêmes choses, et par des mots différents des choses différentes.

Quelle est donc l’espèce de collectivité humaine que nous désignerons du nom de nation, et seulement celle-là ? Et pourquoi réservons-nous seulement à celle-là le nom de nation ?

I

Renan, dans une conférence qui est restée célèbre, à laquelle il avait donné pour titre : Qu’est-ce qu’une nation ? concluait après un très beau développement littéraire : « La nation est une formation historique. »

Ce n’est pas douteux. Il est incontestable qu’il faut chercher les éléments constitutifs d’une nation dans la communauté de traditions, d’aspirations, de besoins, dans le souvenir des luttes entrepris, des triomphes remportés et surtout des souffrances endurées pour une cause commune. Mais tout cela reste vague et imprécis. Il faut essayer de pénétrer plus avant dans ta réalité des choses. Pour déterminer les conditions auxquelles on peut vraiment attribuer à une collectivité le caractère de nation, je ne vois d’autres moyens que de faire appel à la sociologie et à l’histoire.

D’abord, il est un fait, aujourd’hui unanimement reconnu par la sociologie : la nation est un phénomène de l’époque moderne, mais qui n’est pas le produit d’une génération spontanée. Sans doute, il était inconnu de l’antiquité et du moyen âge il n’a apparu avec un caractère nettement défini qu’aux temps modernes, et surtout à cette date de 1789 dont j’ai parlé longuement dans la première leçon ; mais il a été longuement et lentement préparé.

Je ne veux point analyser en détail les divers aspects qu’ont revêtus successivement les groupements humains. Cependant il n’est pas inutile de rappeler d’un mot ce que les sociologues appellent les différentes étapes de la morphologie sociale, ou plus simplement les différents types de sociétés humaines qui se sont succédé.

L’homme n’a jamais vécu seul ; il est par nature un être social ; il ne peut pas vivre isolé ; il n’a jamais vécu isolé. La conception de l’homme naturel, vivant isolé et entièrement libre, à l’état de nature, conception si chère aux philosophes du XVIIIe siècle, est tout à fait étrange à la réalité, et aujourd’hui unanime abandonnée. L’homme a toujours vécu encadré dans les liens d’un groupe social. L’homme s’est saisi comme être social, avant de se saisir comme être individuel ; ou, en d’autres termes, il a eu la conscience de sa vie collective, avant d’avoir la conscience de sa vie individuelle. La formule de Descartes : « Je pense, donc je suis » n’est pas vraie ; ou du moins, elle n’est vraie qu’à un certain stade de la pensée humaine. L’homme a pensé la société avant de se penser lui-même.

Une des manifestations par excellence de cette forme primaire de la pensée humaine et, en même temps, une preuve de la pénétration indissoluble de l’homme et du groupe auquel il appartient, c’est le fait que M. Durkheim a si bien établi dans son beau livre : Les formes primitives de la conscience religieuse, à savoir que l’objet du culte le plus ancien a été le groupe lui-même, la tribu dont le totem est le symbole, et qu’ainsi la religion totémique, qui a soulevé tant de controverses, avait pour objet le groupe social lui-même.

Si je dis cela, et si j’y insiste, c’est pour montrer, dès à présent, comment un lien indissoluble attache l’homme au groupe dont il fait partie, comment la conscience de ce lien s’est manifestée activement dès le stade primitif de l’humanité, et comment cela était la conséquence même de la nature de l’homme.

C’était la forme première du sentiment de la patrie ; et ainsi, ce sentiment, qui occupe une si grande place dans notre vie sociale et internationale, n’est point, comme d’aucuns le prétendent, un sentiment artificiel et momentané ; il prend sa source dans le tréfonds irréductible de la nature humaine ; il a sa raison d’être au plus profond de l’homme.

Quelle a été la forme générale de ces groupes humains tout à fait primitifs ? C’est ce que je ne veux point rechercher ; je laisse ce soin aux sociologues de profession, qui ont d’ailleurs institué à cet égard de nombreuses controverses. Était-ce la horde, la tribu, le clan, la famille patriarcale ? Autant de questions discutées, auxquelles on ne peut répondre que par des hypothèses et qui d’ailleurs n’ont peut-être pas beaucoup d’intérêt. Mais, un point certain, c’est qu’à l’époque historique, dans les populations indo-européennes et sémitiques, nous voyons apparaître très généralement un groupement social à structure très nettement déterminée et dont les éléments constitutifs sont fortement intégrés les uns aux autres : c’est la famille patriarcale. Tous les parents, par les mâles, sont placés sous l’autorité du plus âgé, qui est le chef de la famille, l’administrateur du patrimoine familial et le pontife du culte domestique.

II

Si j’ai dit un mot de la famille patriarcale, c’est qu’elle a préparé la cité antique, comme celle-ci a préparé la nation moderne. La cité n’a été originairement qu’une réunion de familles, rapprochées par des intérêts communs et poursuivant en commun la défense commune. Tout ce que nous savons des anciennes cités, et particulièrement de la cité romaine, nous montre qu’à leur origine elles étaient des associations d’un certain nombre de familles. Le Sénat romain, qui devait avoir une si illustre histoire, n’était, à l’origine, que le conseil des chefs de familles, les Patres.

Quoi qu’il en soit, arrêtons-nous un peu sur la cité antique, et tâchons d’en montrer les caractères essentiels. Cela n’est point inutile pour comprendre par opposition les caractères de la nation moderne.

La cité est un groupement social de minime importance, une ville et le territoire qui l’entoure immédiatement. Qu’on n’oublie pas que la moitié de la population peu près est esclave. Athènes, au moment de sa splendeur, ne contenait pas plus de quelques milliers d’hommes libres, et Rome, dans les premiers siècles de son histoire, pas davantage. Chez l’une et l’autre, apparaît une différenciation de classes sociales, et leur histoire ne peut être comprise que si l’on comprend bien ce fait social de haute importance.

C’est la première fois que nous rencontrons ce mot classe, et il faut s’arrêter un instant sur la chose qu’il désigne. Très souvent, et c’est aujourd’hui la thèse de toutes les écoles socialistes, syndicalistes, communistes, bolchevistes, on dit que la différenciation des classes sociales consiste et a toujours consisté uniquement dans la distinction de ceux qui possèdent et de ceux qui ne possèdent pas, des capitalistes et des prolétaires, des riches et des pauvres, et on part de là pour prêcher la doctrine abominable de la lutte des classes. J’estime, au contraire, que la division en classes est quelque chose de beaucoup plus compliqué et qui se rattache à la diversité des tâches que les individus accomplissent dans une société donnée, les individus tendant spontanément à se grouper suivant la communauté des besognes qu’ils accomplissent. J’estime que ce qui seul peut assurer la vie sociale et le progrès, c’est la coordination de leurs efforts, et non point la lutte des classes, qui ne peut créer que de la misère et de la souffrance.

C’est là un point sur lequel je me propose de revenir plus tard. Pour le moment, tenons-nous-en à la cité ancienne. Il n’est pas contestable que l’histoire de certaines cités, et particulièrement de la plus illustre, la cité romaine, est remplie par les luttes des plébéiens contre la classe aristocratique, contre l’aristocratie de naissance, contre l’aristocratie de fortune, et que ce conflit constant a été l’élément principal qui a influé sur la formation des institutions politiques de Rome. Mais, malgré cette lutte continuelle, la cité romaine a toujours été un groupement social, fortement intégré. Les hommes qui le composent sont étroitement unis entre eux, parce qu’ils ont le souvenir de leur origine commune, parce qu’ils pratiquent un culte commun, parce qu’ils ont le sentiment très net que toute leur vie, matérielle et morale, dépend de la vie même de la cité. Par là, et comme conséquence, ils sont tous pénétrés de cette idée que la cité peut tout leur demander, qu’ils n’ont point le droit de lui refuser quoi qu’elle demande, fussent leurs biens et leur vie.

A ce propos, il n’est pas inutile de remarquer en passant que cette liberté antique tant vantée était quelque chose de bien différent de la liberté moderne, et que la notion que le citoyen de Rome ou d’Athènes se faisait de la liberté était tout autre que celle que s’en forme l’homme moderne. Quand nous parlons de la liberté, nous voulons dire, aujourd’hui, qu’il y a certaines choses que l’Etat ne peut pas faire, et que, comme je l’expliquais dans notre premier entretien, l’individu a des droits contre l’Etat, droits auxquels celui-ci ne peut pas porter atteinte. Au contraire, le membre de la cité antique n’a pas la moindre idée que la cité ne puisse pas tout faire et ne puisse pas lui demander quoi que ce soit. Mais il se croit libre quand la cité ne peut demander tous que la même chose, ne peut demander aux uns plus qu’aux autres. En un mot, pour l’homme de l’antiquité, ce qui constitue la liberté, c’est l’égalité. Il se croit libre lorsque la cité ne peut limiter l’activité de l’individu que par des dispositions générales, les mêmes pour tous mais, sous cette condition, la cité peut tout faire.

Ainsi, le citoyen de Rome ou d’Athènes est vraiment la chose de la cité. Il accepte, sous la réserve que je viens d’indiquer, cette complète et absolue sujétion. La cité prend le tout de lui-même ; c’est en elle et en elle seulement qu’il trouve la réalisation de sa vie matérielle et de sa vie morale. Ainsi, naît le sentiment de la cité, la conscience que l’individu fait partie d’un tout plus grand et plus fort que lui, sans lequel il ne peut pas vivre et qui le domine complètement. L’amour de la cité est profondément enraciné au cœur de l’individu. Cet amour profond ne peut pas ne pas exister, à raison de l’origine même de la cité, à raison de la nature physique, intellectuelle et morale de l’homme.

Je disais tout à l’heure que les membres de la petite tribu primitive étaient tellement pris dans le lien social qu’ils avaient divinisé le groupe dont ils faisaient partie et que le symbole de ce groupe, le totem, avait été l’objet premier de son activité religieuse, ou, pour parler comme votre grand philosophe, William James, l’objet premier de son expérience religieuse. On peut en dire autant des membres de la cité. Sans doute, ils ne l’ont pas divinisée mais elle a ses dieux propres, et leur culte fait partie intégrante d’elle-même. En adressant ses hommages à la divinité protectrice, le citoyen les adresse à la cité elle-même. Pallas Athéna, la déesse de la sagesse et de la vérité, protège Athènes qui lui élève le Parthénon. Jupiter Capitolin préside aux destinées de Rome, et son culte n’a ni un infidèle ni un athée. La cité, la divinité qui la protège sont indissolublement liées, et le citoyen est à la fois le serviteur de la cité et le fidèle de la divinité.

III

Cette cité romaine, si fortement constituée, va fonder un empire. Mais cependant, jamais le Romain ne s’élèvera à la conception d’un groupement social plus compréhensif que celui de la cité et dans lequel serait encadré l’individu comme il l’est dans la cité.

Les Romains conquièrent peu à peu le monde connu à leur époque ; mais jamais il n’y eut une nation romaine. Cette conquête, en effet, ressemble singulièrement à ce que nous appelons aujourd’hui une colonisation. Le mot colonie est d’ailleurs une création de l’administration romaine. D’autre part, nous voyons apparaitre à Rome une conception qui devait occuper une place immense dans l’histoire et qui se retrouve encore dans la vie des peuples, quoiqu’elle s’amoindrisse chaque jour davantage, la conception de la puissance commandante, de la souveraineté. Le mot n’est pas encore connu, mais la chose existe. Le mot latin est imperium, mot qui désigne sans doute surtout le pouvoir du magistrat romain, mais aussi la puissance commandante de la cité romaine. L’imperium est, suivant l’expression moderne, une volonté de puissance, c’est-à-dire une volonté qui a la puissance propre de s’imposer, à raison de sa nature, une volonté qui est supérieure, par nature, aux autres, et qui peut leur donner des lois. La cité romaine se croit investie de cette volonté, et elle prétend l’imposer à toutes les parties de l’univers qu’elle a conquises :

Tu regore imperio populos, Romane, memento :

Hae tibi erunt artes ; pacisque imponere morem,

Parcere subiectis, et debellare superbos.

Il arrive un moment où cette puissance impériale de la cité romaine s’incarne dans un homme, suivant la formule bien connue : Quod principi placuit legis habet vigorem. Cette puissance de la cité romaine d’abord, de l’empereur ensuite, s’étend sur des populations et des territoires très divers. Beaucoup de ces populations forment, elles aussi, des cités, avec une autonomie relative sous le contrôle et la protection de Rome. D’autres ne forment aucun groupement défini : elles se rattachent à la cité voisine, ou elles reçoivent leurs lois et leur administration du proconsul romain.

Ainsi, la forme sociale cité se maintient dans l’empire romain, même au moment où la toute-puissance de Rome se concentre entre les mains de l’empereur. Nulle part on ne voit apparaître dans l’empire romain une trace quelconque de ce qui sera la nation moderne. A quel moment donc et sous quelle influence apparaît cette nouvelle forme de groupement social ?

Vous connaissez le grand fait qui s’accomplit en Europe au Ve et au VIe siècle de l’ère chrétienne. Il est capital dans l’histoire des sociétés civilisées modernes, et il est impossible de n’en pas parler, quand on recherche ce que c’est qu’une nation et comment se sont formées les nations modernes. Le fait dont je parle, c’est celui que les manuels d’histoire de France appellent en général l’invasion des Barbares. Cette expression a le don d’irriter profondément les professeurs allemands, et je me rappelle que, causant, il y a quelque trente ans, avec l’un d’eux, à Munich, et ayant parlé de l’invasion des Barbares, je provoquais chez lui la plus vive irritation. Ne parlons donc pas d’invasion des Barbares, mais disons qu’il y eut, pendant les Ve et VIe siècles de l’ère chrétienne, une immigration considérable des populations germaniques vivant à l’est de l’Europe et venant s’établir soit par infiltration, soit par la conquête, dans les plus riches parties de l’Empire romain, et particulièrement en Gaule, en Italie et en Espagne. Des royaumes se constituent avec des chefs germaniques régnant sur un mélange des immigrés et des populations habitant ces divers pays au moment de l’invasion.

Un chef franc de génie, dont le souvenir a laissé une trace profonde dans la mémoire des hommes, autour duquel sont nées de nombreuses légendes et qui a été le point de départ de tout un cycle de poésies épiques, arrive à reconstituer un moment l’Empire romain d’Occident. Mais, quand sa main de fer n’est plus là pour tenir unies sous son sceptre les diverses populations qu’il a rassemblées, son empire s’effondre et au traité de Verdun, conclu en 843 entre les trois petits-fils du grand empereur, Charles le Chauve, Louis le Germanique et Lothaire, les pays de l’empire carolingien sont partagés, et ainsi, dès cette date, on voit apparaître les trois éléments, qui, avec les siècles, vont devenir les trois grandes nations de l’Europe continentale, la France, l’Allemagne et l’Italie. Cependant il n’y a point encore de nations. Comment vont-elles se former ? A quel moment pourra-t-on dire qu’il y a une nation française, une nation allemande, une nation italienne ? Quel va être le facteur essentiel de cette formation ?

IV

Incontestablement, le premier élément de la formation nationale est le territoire : territoire plus ou moins étendu non plus une ville, comme l’élément constitutif de la cité antique, mais un territoire contenant des villes et des campagnes. Non pas qu’il faille, pour qu’il y ait une nation, un territoire formant véritablement une unité géographique. On peut citer des exemples de nations qui ont certainement leur individualité propre et qui cependant habitent un territoire ayant les mêmes limites géographiques. La nation espagnole et la nation portugaise habitent la péninsule ibérique, qui ne forme évidemment qu’une seule unité géographique ; de même la nation norvégienne et la nation suédoise établies dans la péninsule scandinave formant elle aussi une seule unité géographique.

Mais, pour qu’une nation puisse se constituer, il faut incontestablement un territoire qui corresponde aux caractères propres du peuple qui l’habite. Certains esprits prétendent même que c’est le territoire qui fait la nation, lui donne ses caractéristiques et conditionne son histoire. Les géographes ont aujourd’hui une tendance à expliquer tous les événements historiques par l’influence du territoire. Evidemment, il y a là une exagération. Mais certainement il est vrai que le territoire est le substratum fondamental de la nation. Il ne peut y avoir de nation que s’il y a un territoire déterminé et affecté à une collectivité donnée. Il y a une nation lorsque la masse des hommes qui habitent ce territoire est profondément pénétrée de cette pensée qu’ils ne peuvent vivre que sur ce territoire, qu’ils sont indissolublement attachés à lui et prêts à le défendre par tous les moyens, jusqu’à la mort, contre quiconque voudrait leur en arracher un lambeau et les priver de la possibilité d’y vivre comme ils l’entendent, d’y pratiquer, suivant l’expression dont je me suis déjà servi, la forme de vie qui répond à leurs aspirations, à leur nature physique et morale. En parlant de forme de vie, j’entends la vie physique et la vie morale ; les deux choses ne vont pas séparément.

Dans l’ordre physique, c’est sur le territoire qu’il habite que l’homme trouve la satisfaction de ses besoins, qui se sont naturellement adaptés aux ressources du pays. Mais c’est surtout dans l’ordre moral qu’un lien intime et puissant se forme entre le territoire et la population. La liberté de penser, de croire, les opinions philosophiques et la foi religieuse, les idées morales en un mot, tout ce qui forme le fond de la personnalité humaine, le principe de la vie individuelle, la règle de conduite, l’homme rattache tout cela au territoire qu’il habite, et c’est lorsque la masse des esprits a la conscience profonde qu’il y a une interdépendance indissoluble entre ces éléments et le territoire que la nation se trouve constituée.

Si ce que je dis est exact, on comprend en même temps comment doit être profondément ancré au cœur de l’homme le sentiment national, disons le mot, l’amour de la patrie nationale. C’est exactement le même sentiment que nous avons vu rattacher l’homme d’abord à sa tribu, ensuite à sa famille, puis à la cité. L’homme fait partie d’une tribu, d’une cité, précisément parce qu’il est homme, parce qu’il est de nature un être social, parce que physiquement et psychologiquement il ne peut pas ne pas faire partie d’un groupe. Il a été membre de la tribu, de la famille, de la cité ; il est membre de la nation ; il est pris par elle tout entier, je pourrais dire corps et âme, et le membre d’une nation est comme une cellule vivante de l’organisme national, qui concourt à en assurer la vie, mais qui meurt elle-même, si elle en est détachée.

Ajoutons que, dans le sentiment de la patrie, il ne faut pas l’oublier, il y a aussi quelque chose de mystique, de religieux, qui, d’un degré plus élevé sans doute, est cependant tout à fait du même ordre que le culte totémique de la tribu et la vénération adressée par les anciens aux divinités protectrices de la cité.

V

Quelles sont les causes qui ont produit la naissance, chez les hommes d’un groupe social fixé sur un territoire donné, de l’état de conscience que je viens de décrire et qui rattache intimement leur vie morale, intellectuelle, physique à ce territoire, qui fait des individus et du territoire un tout unique, si bien qu’on a pu appeler la nation une corporation territoriale.

On a mis en avant divers éléments mais chacun d’eux est impuissant à expliquer à lui seul la formation nationale. Je ne veux pas dire que les éléments auxquels je fais allusion n’aient pas influé sur la constitution de certaines nations ; mais je prétends, et je crois pouvoir démontrer, dans la prochaine réunion, que chacun de ces éléments, pris séparément, aurait été impuissant à former le corps national.

Les éléments mis en avant sont principalement la communauté d’autorité politique, la communauté de race, la communauté de religion. Je ne nie pas que ces éléments aient agi sur la formation des corporations nationales, mais par eux seuls ils auraient été impuissants. Qu’on se rappelle pour le moment seulement la subordination, pendant de longs siècles, de populations diverses à la monarchie autrichienne : elle n’a point constitué une nation autrichienne. La subordination de l’Irlande à la puissance britannique n’a point, que je sache, incorporé la population irlandaise à la nation anglaise.

Sans doute, la communauté de races a été un facteur puissant de formation nationale. Aujourd’hui même, on paraît confondre nation et nationalité. Les nationalités sont des réunions d’hommes ayant probablement la même origine ethnique, mais ne sont pas nécessairement des nations. Outre que les origines ethniques sont extrêmement incertaines, il n’y a pas, à l’heure actuelle, de race pure. Nous connaissons de grandes nations qui se composent de races très diverses. Et, à l’inverse, il y a des groupements d’hommes certainement de même origine et qui, cependant, ne sont point des nations. Je persiste à penser que l’origine ethnique n’a été qu’un facteur secondaire dans la formation nationale. Quel a donc été le facteur essentiel, l’élément générateur par excellence? Comme Renan, je réponds : la lutte en commun pour l’atteinte d’un but commun et surtout pour l’atteinte de l’idéal commun. En parlant d’idéal, je veux dire un but que les hommes d’un même pays se croient en quelque sorte prédestinés à poursuivre et à réaliser. Cet idéal peut être plus ou moins élevé car il est bien difficile de ne pas admettre une échelle des valeurs sociales. Disons que cet idéal peut être d’ordre moral et d’ordre matériel ; il est le plus souvent l’un et l’autre en même temps.

Ce qui fait la nation, c’est que tous les membres de la collectivité sociale, fixée sur un territoire déterminé, depuis le plus humble jusqu’au plus grand, depuis le plus ignorant jusqu’au plus savant, ont la conscience très nette qu’ils poursuivent ensemble la réalisation d’un certain idéal se rattachant au territoire qu’ils habitent et qu’ils ne peuvent atteindre que par la possession du territoire. Voilà le fondement par excellence de l’unité nationale.

Cette unité nationale sera d’autant plus forte, l’unité de l’âme nationale, si je puis dire, sera d’autant plus indéfectible que les luttes pour réaliser le but commun ont été plus longues et plus dures, les épreuves plus redoutables et plus prolongées, les souffrances plus aiguës et plus meurtrières ; car d’une nation comme de l’humanité, il est vrai aussi de dire qu’elle est faite de plus de morts que de vivants.

C’est ce que j’essaierai de montrer dans notre prochain entretien, en recherchant quels sont les groupes sociaux qui peuvent prétendre aujourd’hui être des nations.

Léon Duguit

1859 - 1928 ; Professeur de droit public et doyen de l'université de Bordeaux


Doctrine:


Citer cette publication :

souverainete_et_liberte, ' Souveraineté et liberté – Deuxième leçon, Qu'est-ce qu'une nation ? ' : Revue générale du droit on line, 2015, numéro 18307 (www.revuegeneraledudroit.eu/?p=18307)