Approche empirique de la science politique–Titre I– Chapitre 2

Chapitre 2: Spécificités du travail dans le champ politique





Chapitre 2: Spécificités du travail dans le champ politique

Dans le cadre des démocraties, une conception particulière du travail dans le champ politique a longtemps prévalu qui consistait à ce que les fonctions politiques exercées soient à la fois bénévoles et temporaires. Cette conception a peu à peu laissé la place à une autre vision, plus contemporaine, qui rapproche l’activité politique des autres activités professionnelles. L’activité politique est désormais professionnalisée (I) et elle se conforme à une règle informelle commune de progression au sein d’un parcours rituel : le cursus honorum (II).

I. La professionnalisation de la politique : un phénomène commun aux démocraties occidentales

Il n’est pas question de présenter ici en détail un mouvement qui débute dans la deuxième moitié du XIXème siècle et qui dure plus d’un siècle mais de dégager quelques lignes fortes de cette longue période et de cette lente évolution. Si on ne devait conserver qu’une seule ligne directrice, on pourrait retenir que la professionnalisation très progressive de la vie politique entre le milieu du XIXème et le milieu du XXème siècle s’accompagne d’un passage d’une carrière politique, essentiellement locale et intermittente, à une carrière politique continue alternant local et national. Cette transformation a laissé quelques traces dans la façon dont se constituent aujourd’hui encore certaines carrières politiques.

1. De la vision classique de la fonction politique à son évolution contemporaine

L’exercice de la politique telle que nous l’entendons dans les sociétés occidentales du milieu du XXème siècle au début du XXIème, c’est-à-dire une activité rémunérée et spécialisée, n’existait absolument pas sous cette forme auparavant. La politique est une activité inventée durant l’antiquité dans un cadre géographique limité : la Grèce et Rome. Mais à cette époque là, la politique n’était pas organisée autour de rôles aussi distincts et hiérarchisés qu’aujourd’hui, notamment parce que de nombreuses fonctions étaient pourvues par tirage au sort1. Si une figure s’imposait du fait de ses qualités personnelles, l’administration mise à sa disposition pour relayer ses directives n’était pas aussi structurée et puissante qu’aujourd’hui. Par ailleurs, les moyens de communication entre la capitale et les régions éloignées étant sans commune mesure avec aujourd’hui, de puissants potentats locaux atténuaient régulièrement la force du leader central.

Aujourd’hui, la politique est devenue un champ, un univers relativement autonomisé par rapport aux autres secteurs de la vie économique et sociale d’un pays. On a un « milieu politique » comme on a un « milieu médical » ou un « milieu artistique ». Quant à la figure de l’homme politique professionnel qui fait l’intégralité de sa carrière en passant de mandat politique en mandat politique, elle n’apparaît qu’au milieu du XIXème siècle, ce profil est alors rare.

Avant, le XIXème siècle, on considérait que les fonctions politiques étaient temporaires (comme les mandats politiques) et s’il était envisageable d’effectuer quelques mandats successifs, la vie politique restait une parenthèse de quelques années au milieu ou à la fin de la vie professionnelle. Les fonctions politiques étaient remplies par des notables qui rendaient en quelque sorte service à la société, un peu comme on effectuait alors son service militaire pour le bien de la nation. Les notables rendaient temporairement service à l’Etat en échange de leur position favorisée dans la société.

Si seuls les notables avaient une activité politique, c’était aussi parce, jusqu’à la fin du XIXème siècle, les fonctions politiques étaient le plus souvent des fonctions bénévoles et il fallait être riche pour se permettre de n’avoir aucune activité professionnelle pendant plusieurs années.

La démocratie censitaire du début du XIXème siècle en France, illustre typiquement ce schéma : seuls les riches votent, seuls les très riches peuvent exercer des fonctions politiques bénévolement.

Mais cette organisation va évoluer en France avec l’apparition du suffrage universel (masculin) en 1848 qui implique la participation des classes moins favorisées (en particulier la classe ouvrière) non seulement au vote mais aussi à la vie politique de façon plus large du fait de l’éligibilité. Deux difficultés vont alors se présenter : d’une part, les choix politiques de la classe ouvrière ne sont pas représentés par les partis de notables traditionnels et, d’autre part, comment assurer financièrement la vie des élus qui n’ont pas les moyens financiers de vivre sans travailler ?

A ces questions, la pratique va apporter une réponse très pragmatique qui va se structurer peu à peu. En effet, la montée du socialisme et des thèses de Marx et de Hegel favorisent une offre politique nouvelle. Ces élus issus directement ou indirectement de la classe ouvrière voient selon les pays leurs campagnes électorales et/ou leurs mandats financés directement par des partis politiques ou par des syndicats. Ce système de financement des élus par des syndicats proches des partis politiques va perdurer parfois très longtemps2.

En France, cette vision « élitiste » et bénévole de l’élu va s’atténuer puis disparaître avec la montée progressive des « indemnités parlementaires »3. En effet, c’est un régime d’« indemnités », et non de salaires, qui va être mis en place pour compenser le manque financier dû à l’inactivité professionnelle durant le mandat4. Les indemnités ont augmenté lentement pour atteindre, en plusieurs décennies, des montants finalement importants car être élu de la République c’est la représenter et cela ne peut être fait qu’en étant à l’abri du besoin. La dignité de la République est à ce prix. Une autre explication est avancée pour expliquer ces niveaux élevés retenus à l’issue de cette évolution : la lutte contre la corruption. En effet, les notables étaient riches par définition et étaient, en théorie tout au moins, peu susceptibles d’être corrompus. Avec l’arrivée de « pauvres » dans la vie politique, il devient nécessaire de bien rémunérer les élus sinon ils sont potentiellement corruptibles, les indemnités sont de ce fait élevées pour les soustraire à la tentation (la même justification est employée pour les salaires des magistrats).

Ainsi progressivement, et sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit d’une cause ou d’une conséquence, on va constater la concomitance de deux phénomènes inextricablement liés : les notables vont être de moins en moins présents dans les assemblées alors que les montants des indemnités vont augmenter par paliers.

Avec l’apparition et l’augmentation des indemnités parlementaires, qui vont être déclinées pour d’autres fonctions politiques, des politiques « non notables » vont alors être élus ; ces élus deviendront à leur tour des notables au fil des années. Pour les moins aisés, exercer une carrière politique devient nettement plus rémunérateur que leur métier d’origine et l’incitation à continuer dans cette voie devient évidente (sans compter les autres avantages fournis par la fonction comme celui de la notabilité5 ). Ces différents phénomènes vont créer en plus d’un siècle une véritable profession voire même un secteur économique. Par ailleurs, un changement de perception apparaît : faire de la politique ce n’est plus comme autrefois rendre service à son pays, faire de la politique devient un métier comme un autre et il faut bien faire vivre sa famille. Cette explication, qui n’a rien de déshonorant, est, cependant, largement combattue par les premiers intéressés qui n’avouent que rarement mener une carrière politique. Bien souvent, les politiques se présentent comme issus d’une profession et ayant ensuite été élus, ils réfutent l’image du politique de carrière.

2. L’homme politique moderne : le professionnel

Le terme « moderne » est ici à comprendre dans un sens large puisque cette figure du professionnel de la politique apparaît au milieu du XIXème siècle et se répand en France très progressivement durant la IIIème République. Ces nouvelles élites politiques ont pour ambition de remplacer les anciens notables qu’il s’agisse de notables locaux ou de notables d’envergure régionale voire nationale. Ces hommes représentent de nouvelles catégories sociales et professionnelles qui prennent une place toujours plus grande. Ce sont ainsi les médecins, les patrons, les notaires, les enseignants, les avocats qui deviennent les nouveaux maîtres du jeu politique. On verra apparaître par la suite les journalistes (Clémenceau en France, Churchill en Grande-Bretagne). Apparaissent également des mineurs ou des ouvriers (ou leurs représentants) qui introduisent dans les instances politiques des catégories socio-professionnelles autrefois absentes.

Le point commun de ces hommes politiques modernes est de consacrer dans un premier temps une grande part de leurs loisirs à la politique avant d’en faire leur métier à plein temps.

Pour mener une carrière politique, les compétences nécessaires sont larges. En effet, il faut posséder de plus en plus de compétences que ce soit dans le domaine de la communication (presse pendant longtemps, puis radio, aujourd’hui télévision et nouvelles technologies) ou de la gestion d’équipes mais aussi dans les domaines juridiques, économiques… et ces domaines sont eux-mêmes de plus en plus complexes.

Par conséquent, les hommes politiques sont de plus en plus formés, spécialisés dans tous ces domaines et faire une carrière politique de long terme est de moins en moins accessible aux amateurs. On voit ainsi se dessiner la figure de l’homme politique moderne telle que Max Weber commençait à l’observer : l’homme qui vit de la politique et pour la politique.

Avec le temps, les trajectoires individuelles des politiques évoluent également : le cursus « classique » qui passait par une implantation locale avant d’espérer atteindre des sommets nationaux (Parlement, gouvernement) a laissé la place à un cursus « moderne » dans lequel les politiques se forment au sein de la haute administration de l’Etat ou d’un parti politique (voire des deux simultanément) pour ensuite entamer une carrière politique en ayant le soutien d’un parti politique. Cette carrière ne commence plus nécessairement localement mais peut au contraire débuter directement au sommet par un secrétariat d’Etat avant ensuite de nécessiter une implantation locale avec la création d’un fief (infra).

Durant cette construction graduelle de la figure professionnelle de l’homme politique, les partis politiques s’affirment peu à peu comme des acteurs incontournables. L’instauration du suffrage universel a pour effet inéluctable la prise en compte du nombre des électeurs. En effet, les partis politiques tentent de mobiliser les foules et on passe d’une campagne autour du nom d’un notable, à une campagne centrée autour d’un parti et de ses idées pour toucher le plus grand nombre d’électeurs. On passe ainsi « du nom au nombre ».

Avec l’augmentation des effectifs, les méthodes de campagne évoluent. L’organisation des meetings et de la propagande électorale réclament des militants qui doivent quadriller le territoire. Des structures toujours plus lourdes doivent être mises en place notamment pour récolter toujours plus d’argent. Dans ces conditions, les personnels permanents des partis politiques jouent un rôle essentiel et de véritables carrières professionnelles se développent au sein même des partis politiques, en dehors du suffrage universel. Un permanent peut ainsi progresser au sein de la structure par ses qualités de gestionnaire sans avoir jamais à être élu. L’exemple le plus typique de cette progression est Harlem Désir qui a cheminé pas à pas pour atteindre le poste de premier secrétaire du parti socialiste entre 2012 et 2014, le parti politique alors au pouvoir en France. Sa progression s’est faite essentiellement en interne mais en ayant toutefois été élu, sans grand risque, comme député européen (1999-2014) et comme conseiller municipal à Aulnay-sous-Bois.

3. Le notable politique fait de la résistance

Parallèlement au renforcement des compétences des élus et à leur professionnalisation, la figure du notable politique tend à être moins courante. Quelques grandes figures traditionnelles ont bien sûr marqué la vie politique française malgré l’avènement du suffrage universel. Parmi les figures traditionnelles de l’autorité, deux s’imposent aisément : celle du prêtre et celle du soldat.

Certains hommes d’église ont ainsi mené une carrière politique comme Monseigneur Félix Dupanloup sous la seconde République et le second Empire ou plus récemment Félix Kir (plus connu sous le nom de chanoine Kir et particulièrement connu pour la boisson qu’il a inventée : le kir), député-maire de Dijon de l’après-guerre jusqu’à sa mort en 1967. On peut aussi rappeler que l’abbé Pierre a eu une brève carrière politique en tant que député de Meurthe-et-Moselle entre 1946 et 1951.

Quelques militaires ont également mené, après leur carrière militaire, une carrière politique de tout premier plan comme le général Boulanger (député, ministre), le général Morillon (député européen) ou bien sûr le général de Gaulle. Ce profil reste néanmoins bien moins fréquent en France que dans d’autres pays.

En plus de ces figures traditionnelles, les politiques français ont longtemps eu un lien particulier avec la littérature.

Encadré 3 : Littérature et politique en France

Le lien entre littérature et politique en France est un lien fort remontant à l’époque des rois de France et au mécénat qu’ils pratiquaient. La création de l’Académie française par Richelieu et le fait qu’elle accueille régulièrement en son sein des politiques, confortent ce lien étroit. Actuellement, Valéry Giscard d’Estaing, Simone Veil et Xavier Darcos sont académiciens. Par le passé, ont notamment été élus à l’Académie Pierre Messmer, Jean-François Deniau, Michel Debré, Jacques Soustelle, Léopold Sédar Senghor, Edgar Faure, Alain Peyrefitte, Maurice Schumann, Edouard Herriot, Charles Maurras, Georges Clémenceau, Louis Barthou, Raymond Poincaré, Maurice Barrès, Paul Deschanel, Albert de Mun, Emile Ollivier, Albert de Broglie, Alfred de Falloux, François Guizot, Adolphe Thiers, Pierre-Paul Royer-Collard, Armand-Emmanuel du Plessis de Richelieu, Lucien Bonaparte, Emmanuel-Joseph Sieyès, Jean-Jacques-Régis de Cambacérès ou Jean-Baptiste Colbert.

Quelques écrivains reconnus furent également célèbres pour avoir eu une activité politique soutenue. Victor Hugo fut député de la Seine (1848-1851 et en 1871) puis sénateur de la Seine (1876-1885). Alphonse de Lamartine fut élu député du Nord (1833-1837), député de Saône-et-Loire (1837- 1848), député des Bouches-du-Rhône (1848-1849), député du Loiret (1849-1851) et Président du Conseil général de Saône-et-Loire (1836-1837, 1839-1843, 1846 et 1848-1851). André Malraux fut ministre des Affaires Culturelles de 1958 à 1969.

Pour les politiques français, la littérature semble être un passage obligé pour accéder au premier plan. Le fait d’avoir écrit un ou plusieurs livres reste un élément incontournable du parcours de tout homme politique français d’envergure, ces deux figures sont aujourd’hui encore indissociables. Pour les Présidents de la République c’est évident : de Gaulle (Mémoires de guerre, sans oublier ses discours), Pompidou (Anthologie de la poésie française, Le Nœud gordien), Giscard (Démocratie française, Le Pouvoir et la Vie, élu à l’Académie française en 2003), Mitterrand (a écrit plus de 20 livres dont Le coup d’Etat permanent et Les forces de l’Esprit), Chirac (a écrit une dizaine d’ouvrages dont Mémoires), Sarkozy (a signé une dizaine d’ouvrages), Hollande (a signé une demi-douzaine d’ouvrages). Tous ont un parcours littéraire.

Pour les Premiers ministres, le profil littéraire, quoique moins déterminant, reste assez marqué. Quelques noms ressortent du lot : Debré (élu à l’Académie française), Pompidou (agrégé de lettres), Messmer (élu à l’Académie française), Fabius (major de l’agrégation de lettres), Juppé (agrégé de lettres), de Villepin.

Comme les plus hauts sommets de l’Etat ont été occupés par des écrivains et, dans une certaine mesure, le sont encore, ceux qui se verraient bien arriver à ces sommets imitent ce comportement, entre autres choses, pour « être présidentiable ». Par conséquent, de très nombreux politiques signent régulièrement un livre, à moitié pour exposer leurs idées, à moitié pour montrer qu’ils pourraient accéder un jour à de hautes fonctions. Il est pourtant au moins un procès qu’on ne peut pas faire à ces écrivains, c’est celui de l’appât du gain : les livres écrits par des politiques se vendent très peu et les exceptions à cette règle sont rarissimes (de Gaulle pour ses Mémoires, Mitterrand pour le coup d’Etat permanent) ; il est même probable que cela coûte de l’argent à bon nombre d’entre eux.

Ce profil n’est pas purement français même s’il est sans doute plus marqué en France qu’ailleurs. On peut, cependant, se souvenir que quelques grands dirigeants politiques ont marqué la littérature comme Jules César, Marc Aurèle, Winston Churchill (prix Nobel de littérature 1953) ou encore Mao Zedong.

Pour aller plus loin :

Alain-Gérard Slama, Les écrivains qui ont fait la République, Plon, 2012

Mais au-delà de ces figures traditionnelles, d’autres notables qui dirigeaient l’Etat grâce au suffrage censitaire se sont adaptés au suffrage universel et à ses règles. Sont ici concernés les hommes qui tiraient une grande part de leur légitimité du fait de leur naissance, de leur fortune ou de leur éducation (ces facteurs pouvant se cumuler). L’archétype caricatural de ce profil est l’aristocrate ou le grand propriétaire foncier ayant des convictions royalistes et catholiques qui, au XIXème siècle effectue une carrière politique. Ces notables locaux ont une légitimité économique ou historique sur leur territoire. Ils bénéficient de ressources inimitables ou difficilement imitables par de nouveaux venus : « l’estime sociale », la notoriété, l’enracinement local (depuis parfois des générations) et peuvent éventuellement jouer d’une hypothétique menace économique du fait de la possession de terres ou du fait du sort qui pourrait être réservé à des emplois locaux si survenait une malheureuse défaite électorale. Le point commun à ces notables reste la non-professionnalisation : ils sont avant tout propriétaires, patrons, etc. même s’ils développent des compétences qui peuvent faire croire qu’ils sont devenus des professionnels de la politique.

Ce profil de notable classique existe aujourd’hui encore sous des formes qui ont, cependant, été modifiées. Il peut encore exister un patron qui se présente sur le territoire de ses usines comme Marcel Dassault, député-maire dont le fils, Serge Dassault, récupéra l’entreprise Dassault et le territoire politique en devenant sénateur-maire. Ce profil est, cependant, nettement moins fréquent qu’autrefois.

En revanche, certains patrons d’envergure nationale entament une carrière politique, la plupart du temps en développant un discours triomphaliste sur le thème « j’ai réussi ma carrière, je ferai gagner le pays ». Se détachent dans cette catégorie Silvio Berlusconi en Italie et Mitt Romney, gouverneur du Massachusetts et candidat malheureux du parti républicain à l’élection présidentielle de 2012 face à Barack Obama. On peut également penser à Bernard Tapie (député, ministre de la Ville) qui développait des arguments du même ordre.

Les modalités pour devenir notable ont également évolué. Si les journalistes ont toujours été favorisés par leur plume ou leur verve, certains sont allés encore plus loin pour promouvoir leur image en créant ou en rachetant un organe de presse. Jean-Jacques Servan-Schreiber a fondé l’Express en 1953 en grande partie pour promouvoir Pierre-Mendès France dans un premier temps puis pour faire l’auto-promotion de sa propre carrière politique ensuite. Quant au journal Le Figaro, il est la propriété du groupe Dassault depuis 2004. Dans ces conditions, le rachat de La Provence en décembre 2012 par Bernard Tapie a été analysé par certains commentateurs comme une anticipation d’une possible conquête de la mairie de Marseille pour les municipales de 2014. Cependant Bernard Tapie ne s’est pas présenté à cette élection.

Le summum en la matière a très certainement été atteint, comme souvent, par Silvio Berlusconi qui a créé le très puissant groupe audiovisuel mediaset avant de se lancer en politique.

Si donc le profil du notable qui se lance en politique n’a pas disparu, en particulier au plan local, il faut, cependant, noter que, de façon assez évidente, les deux profils convergent. En effet, les notables font désormais campagne et ils utilisent sensiblement les mêmes méthodes que leurs adversaires (concernant la communication en particulier). D’autre part, pour se maintenir durablement au pouvoir les notables sont contraints de se professionnaliser ou d’avoir une formation comparable à celle d’un professionnel de la politique. Quant aux hommes politiques modernes, il leur faut nécessairement pour durer se bâtir un fief dans lequel, ils deviendront un notable. Pour tous enfin, il est aujourd’hui impensable de mener une carrière politique en dehors d’un parti politique.

Parmi les notables politiques locaux, certains sont parfois accusés de pratiquer le clientélisme.

Encadré 4 : Le clientélisme en politique

Le clientélisme politique est le fait de donner des prébendes (emploi, logement, argent, services divers) contre rémunération politique (vote en faveur du protecteur).

Le clientélisme politique n’est pas une invention du XIXème ou du XXème siècle, il s’agit d’une pratique bien plus ancienne : il était très profondément enraciné dans la Rome antique. Il n’avait pas du tout alors le caractère péjoratif qu’il a aujourd’hui. A Rome, le clientélisme définissait la relation qui unissait un patron à son client. Le client était un individu d’origine sociale modeste qui, en commerçant avec un riche patron, se mettait sous sa protection en échange de menus services comme apporter son soutien pendant les campagnes électorales ou éventuellement durant des procès mais, surtout, en accompagnant son patron au forum. L’apparition d’un riche personnage au forum, lieu central de la vie romaine, accompagné de ses nombreux soutiens indiquait ainsi aux yeux de tous sa puissance. Cette mise en scène était classique à Rome. Le système de la clientèle était tellement ancré à Rome que, pendant la guerre civile qui opposa César à Pompée, les généraux et les soldats qui étaient dans les armées de César, alors qu’ils étaient clients de Pompée, furent autorisés à quitter leur poste pour rejoindre le camp adverse (et réciproquement).

De nos jours, le terme « clientélisme » a dérivé et est connoté très négativement. Le clientélisme s’entend désormais comme le fait d’élargir son influence, en accordant un privilège ou une faveur injustifiée, la plupart du temps en échange de son vote. Les élus locaux sont parfois accusés de clientélisme en faveur de leurs administrés. Il peut s’agir alors d’obtenir un appartement (affaire des HLM de Paris), un emploi public, des soutiens à la création d’entreprise, etc. Lorsque des votes sont, plus directement, achetés (présomption d’achat de votes pour le compte de Serge Dassault à Corbeil-Essonnes), la frontière avec la corruption politique est parfois ténue (voir également l’affaire Jean-Noël Guérini, toujours en cours d’instruction).

Pour aller plus loin :

Y. Roman, Empereurs et sénateurs. Une histoire politique de l’Empire romain, Fayard, 2001

4. Professionnalisation des auxiliaires du travail politique

Dès lors que les politiques se sont professionnalisés, leurs assistants se sont également professionnalisés. Il demeure, cependant, un pan particulier des assistants politiques qui ne s’est guère professionnalisé : les conjoints des politiques, en particulier les conjoints des chefs d’Etat.

a. La règle : une professionnalisation accrue

Parallèlement à la professionnalisation du métier de politique, les entourages des élus ont suivi une progression du même ordre. Pour ne retenir que quelques éléments, on peut noter qu’au XIXème siècle, l’assistance des élus était le plus souvent effectuée par leurs épouses et/ou par leur entourage direct (frères, cousins, neveux, etc.), comme dans presque toutes les autres professions libérales (médecins, notaires, avocats, etc.) ainsi d’ailleurs que dans d’autres professions (agriculteurs ou commerçants notamment). Les épouses des politiques recevaient les nécessiteux, s’investissaient dans les œuvres caritatives, faisaient office d’agent électoral, par exemple, en rendant visite aux épouses des notables locaux. Cette fonction de représentation et de prolongement caritatif de l’élu n’a d’ailleurs pas disparu, elle reste fortement ancrée en particulier pour les épouses des chefs d’Etat (infra).

A partir du milieu du XIXème jusqu’au milieu du XXème, certains élus embauchaient des secrétaires sur leurs fonds propres, qu’ils soient de la famille ou parfois de l’extérieur pour traiter leur courrier politique et leur agenda. Dans certains cas, c’était la secrétaire à titre professionnel de l’élu (qui était par ailleurs chef d’entreprise, avocat…) qui se voyait ajouter cette mission de secrétariat politique à celle du secrétariat professionnel. La séparation des fonctions politique et professionnelle était alors bien moins grande qu’aujourd’hui.

Le changement en matière de professionnalisation des entourages de l’élu va être dû à deux éléments bien distincts : l’accroissement du rôle des partis politiques et l’augmentation des recrutements au sein des institutions politiques.

Les partis politiques vont prendre un poids important à la fin du XIXème et au début du XXème et ils vont embaucher peu à peu de plus en plus de collaborateurs rémunérés. Ces personnels permanents vont au fil du temps devenir de véritables spécialistes du milieu politique. Dans d’autres cas, les partis politiques vont également recourir à des profils spécifiques de personnels déjà formés pour répondre à des besoins précis, en particulier dans le domaine juridique.

Les institutions politiques vont, elles aussi, recruter de plus en plus de collaborateurs qui vont être rémunérés par l’institution mais recrutés directement par l’homme politique titulaire du mandat. C’est en particulier le cas pour les cabinets ministériels qui intègrent des quantités variables de collaborateurs : environ 600 personnes (sans compter les secrétaires et les attachés de presse) pour le gouvernement Rocard, environ 700 pour le gouvernement Bérégovoy contre environ 300 pour le gouvernement Juppé6. Le Parlement va également devenir une institution embauchant des collaborateurs ayant la confiance personnelle d’un élu : les assistants parlementaires. En France, la création d’une indemnité de secrétariat remonte à 1953, elle fut élargie en 1975 à l’embauche d’un collaborateur, ce chiffre ayant été augmenté à deux puis à trois collaborateurs par parlementaire dans les années 2000. On estime qu’il y a aujourd’hui en France environ 3.400 collaborateurs parlementaires (Assemblée nationale plus Sénat). Le système en vigueur est très largement comparable aux pratiques britannique et allemande en la matière7. Ces effectifs qui peuvent paraître élevés doivent être relativisés en rappelant qu’aux Etats-Unis le nombre de collaborateurs parlementaires est estimé à environ 40.000.

Ce mécanisme de recrutement intuitu personae, quoique sur fonds publics, va être étendu à d’autres institutions au fil du temps : cabinets des grandes villes, des départements et des régions.

Ces postes qui permettent à l’élu de s’entourer de gens de confiance constituent d’une part, des récompenses que l’élu (ou la personne nommée) distribue comme bon lui semble et, d’autre part, un mécanisme qui lui permet d’affirmer son autorité, ce qui a été attribué pouvant tout autant être retiré.

Ces auxiliaires de la vie politique ont des rôles de plus en plus techniques. Outre les juristes dont la spécialisation est déjà ancienne, de nouvelles professions sont devenues indispensables en politique. C’est notamment le cas avec tous les experts en sondages politiques. Cette spécialisation qui a été mise en avant pour la première fois par Kennedy en 19608, n’a fait qu’augmenter depuis et s’est généralisée dans tous les pays occidentaux avec ici ou là quelques contestations sur leur ampleur (les sondages de l’Elysée durant la période Sarkozy ont été critiqués ; Angela Merkel a fait face à des critiques de même ordre en septembre 2014).

Une autre spécialité a pris une importance cruciale avec l’avènement de la télévision : les conseillers en communication. Ceux-ci sont devenus incontournables aux Etats-Unis à partir de la présidence de Ronald Reagan. Ils ont été utilisés avec un talent indéniable par Tony Blair qui en a cependant redéfini l’intérêt. Du conseiller en image on est, en effet, passé aux « spin-doctors »9 qui utilisent des faits et les mettent en scène à l’avantage de la personne servie. Cette utilisation renouvelle un genre ancien : celui de la propagande (électorale ou non).

Il existe par ailleurs une spécialisation des métiers politiques (notamment des Master 2 spécialisés) qui contribue à professionnaliser le secteur. Il n’en reste pas moins que pour travailler pour le compte d’un parlementaire en France, aucun diplôme n’est exigé (à l’exception du Sénat où le baccalauréat est requis, ce qui ne constitue pas une barrière bien difficile à franchir). En dépit de cette absence d’exigence de diplôme, ceux-ci augmentent, cependant, de fait : entre 1980 et 1999 la part des troisièmes cycles universitaires est passée de 3 % à 21 % parmi les assistants parlementaires10.

Il n’existe pas non plus de restriction juridique relative à l’embauche de membres de la famille en France, contrairement à ce qui peut être effectué à l’étranger (en Allemagne par exemple). Le recrutement sur critères politiques est également présent : un assistant parlementaire sur deux aurait une carte dans un parti politique. Ces deux derniers points prêtent régulièrement à débat. L’objectif du recrutement intuitu personae est de pouvoir engager des personnes qui ont la confiance de l’élu, or la famille et les alliés politiques sont au premier rang de ceux à qui l’élu peut accorder sa confiance. Dans ces conditions, il est logique qu’il n’y ait pas de restrictions quand bien même la théorie des apparences (supra) pourrait inciter à limiter les embauches en dehors du cadre familial. Claude Bartolone, Président de l’Assemblée nationale depuis 2012 à qui l’on reproche régulièrement d’avoir son épouse comme collaboratrice, répond invariablement qu’il n’a pas embauché son épouse mais épousé sa collaboratrice, ce qui est notablement différent. Il ajoute parfois avec humour qu’en lui demandant sa main il ne pouvait pas lui demander simultanément sa démission.

Dans un registre différent, car il y a là un mélange de bénévoles et de spécialistes de la politique, les effectifs des équipes de campagne augmentent continuellement. Lorsque l’élection se déroulait au suffrage censitaire, il n’y avait pas de campagne électorale de masse. La campagne se pratiquait davantage dans les salons et durant des réceptions, en rencontrant directement les électeurs qui n’étaient pas très nombreux. Il existe encore un type de campagne qui rappelle cette ancienne façon de faire : les campagnes pour les élections sénatoriales qui ne font pas appel à une communication de masse mais à des campagnes tournées vers un public ciblé. L’implantation durable du suffrage universel a modifié les pratiques alors en vigueur car il faut désormais faire des campagnes tournées vers le plus grand nombre, il faut collecter et gérer des fonds toujours plus importants, avoir des équipes pour organiser des meetings, coller des affiches, etc. Dans des formes extrêmes, on peut voir là une forme de course aux armements entre les différents candidats surtout si le droit électoral ne vient pas plafonner les dépenses électorales. Aux Etats-Unis, les campagnes effectuées à l’occasion des élections présidentielles de 2008 et de 2012 ont mobilisé des dizaines de milliers de militants tant sur les réseaux sociaux que pour des missions plus classiques. La campagne de 2016 pourrait battre tous les records en la matière.

Notons enfin qu’en France, le cumul des mandats renforce l’importance des équipes de gestion du quotidien de l’élu. En effet, dès lors que l’élu ne peut pas tout gérer car il ne peut raisonnablement être simultanément dans sa circonscription et au Parlement ou dans sa mairie ou dans son département ou dans sa région, les équipes doivent se renforcer. Si le cumul peut poser des difficultés très concrètes d’agenda et d’absentéisme des élus, le cumul renforce également, mécaniquement, le nombre des collaborateurs, non-élus par définition, ainsi que leurs pouvoirs, ce qui est démocratiquement discutable.

b. Un îlot particulier de non-professionnalisation : l’implication des épouses, des époux et des conjoints en politique

L’implication des épouses des chefs d’Etat a considérablement évolué. S’il y a encore 50 ans, l’implication était très limitée et exclusivement protocolaire, depuis les années 1960 et l’atout indéniable constitué par Jackie Kennedy, les épouses ont désormais un rôle très variable selon la personnalité de la première dame et les souhaits de son mari.

Certaines épouses ont eu un rôle politique négligeable et se sont cantonnées à la fonction protocolaire classique.

Yvonne de Gaulle a été presque totalement absente de la vie politique française (même si elle a été considérée à l’époque comme étant la première à avoir joué un rôle dépassant le seul protocole en particulier lors de la réception des Kennedy). Claude Pompidou n’a pas eu non plus d’influence politique notable en dehors peut-être de son goût pour l’art contemporain. Anne-Aymone Giscard d’Estaing a été utilisée par son mari pour des questions d’image alors que tout indique qu’elle détestait autant le protocole que cette instrumentalisation. Elle est, cependant, la première épouse à avoir bénéficié d’un bureau à l’Elysée. Carla Bruni-Sarkozy lorsqu’elle devint l’épouse de Nicolas Sarkozy n’eut pas d’implication particulière dans la vie politique française.

D’autres épouses ont une activité d’ordre caritatif ou associatif comme, par exemple, Bernadette Chirac et ses opérations pièces jaunes. Bernadette Chirac entretint toutefois parallèlement une activité politique locale en Corrèze. Cherie Blair est également à mettre dans ce cadre, son activité caritative était très intense comme le fut celle de Sarah Brown qui lui succéda au 10, downing street.

Certaines épouses ont en revanche eu une activité politique directe. C’est en particulier le cas de Cécilia Sarkozy dont on sait qu’elle participait directement au recrutement de certains collaborateurs de son mari et qui était politiquement très active. Elle a également eu un rôle prépondérant dans la libération des infirmières bulgares otages en Lybie en allant en personne négocier leur libération auprès du colonel Kadhafi. Cette libération a suscité des interrogations et a donné lieu à la création d’une commission d’enquête parlementaire (qui n’a été créée qu’à la condition expresse de ne pas auditionner Cécilia Sarkozy). Cette activité n’a cependant pas duré, Nicolas et Cécilia Sarkozy ayant divorcé quatre mois seulement après leur arrivée à l’Elysée.

Plus complexe à analyser est l’activité menée par Danielle Mitterrand qui était a priori d’ordre caritatif par le biais de l’association qu’elle a créée en 1986 « France Libertés ». Cette association lui a procuré une véritable tribune politique qui lui a permis d’exprimer un engagement politique tiers-mondiste très marqué. Ses prises de position politico-humanitaires étaient très ancrées à gauche, qu’elles soient tournées vers Fidel Castro, des guérilleros salvadoriens, des zapatistes mexicains ou le sous-commandant Marcos. Ces orientations ont occasionnellement mis François Mitterrand dans une situation diplomatique délicate, accusé de tenir un discours officiel et un discours officieux plus à gauche via son épouse. Le double-jeu ne devait cependant pas totalement déplaire à François Mitterrand ; il s’avéra néanmoins complexe lorsque François Mitterrand négociait avec la Chine alors que son épouse soutenait ouvertement le dalaï lama.

Valérie Trierweiler ne s’est pas vraiment impliquée politiquement, elle s’est plutôt concentrée sur l’image de son compagnon, François Hollande, avec cette phrase restée célèbre prononcée le soir de l’élection : « embrasse-moi sur la bouche », qui l’a fait passer pour une femme autoritaire et possessive. Sa seule implication politique durant son passage à l’Elysée fut un tweet de soutien adressé à Olivier Falorni. Ce candidat dissident du PS pour les élections législatives de 2012 était engagé contre Ségolène Royal (l’ex-compagne de François Hollande), candidate officielle du PS, parachutée dans la circonscription d’Olivier Falorni. Cette prise de position publique de Valérie Trierweiler a suscité beaucoup de critiques et a contribué à la défaite locale de Ségolène Royal. Valérie Trierweiler s’est par la suite abstenu de toute intervention de type politique en conservant cependant son activité de journaliste et une activité caritative. Elle est sortie de ce silence après sa brutale séparation d’avec François Hollande en publiant un livre Merci pour ce moment qui raconte sa relation avec le Président. Le ton acerbe de l’ouvrage a assuré l’immense succès éditorial qui a considérablement nuit à l’image de François Hollande et ont attiré de très nombreuses critiques contre son auteur.

Le bilan politique de Valérie Trierweiler est donc loin d’être négligeable mais, pour la première fois depuis Marie-Antoinette, le résultat a été extrêmement nuisible au chef de l’Etat, tant en France qu’à l’étranger.

En dehors de France, il faut souligner l’implication très importante de Michelle Obama dans la campagne pour la réélection de son mari en assurant des meetings seule, mais elle mène également des actions caritatives engagées comme la lutte contre l’obésité par exemple.

Hillary Clinton a également une place de choix dans la politique de son pays, mais c’est au moins autant dû à son implication et à ses qualités personnelles, qu’à son mariage. En plus d’avoir été première dame, elle a également été élue sénatrice de l’Etat de New York de 2001 à 2009 (elle est la première first Lady de l’histoire à avoir été élue), elle a ensuite été candidate à l’investiture du parti démocrate à l’élection présidentielle (battue par Barack Obama), avant d’être nommée secrétaire d’Etat à la Politique Etrangère de Barack Obama (2009-2013).

Dans un autre registre, l’épouse peut contribuer par son image personnelle à modifier l’image de son époux. Ainsi, l’épouse d’Arnold Schwarzenegger, Maria Shriver, fille d’Eunice Kennedy (la sœur de John Fitzgerald Kennedy et de Robert Kennedy) lui a donné une image de RINO11 autant par son ascendance que de ses opinions politiques personnelles : elle est une ardente militante démocrate, soutien très actif de Barack Obama.

La féminisation, encore timide, des très hautes fonctions étatiques (chef d’Etat, Premier ministre) pose cette question traditionnelle de l’implication politique des époux sous un angle nouveau. Ces époux ont, en effet, souvent un emploi prenant et ils se consacrent essentiellement à celui-ci et non à être l’extension physique de leurs épouses.

Denis Thatcher a eu une implication politique minimale, il s’est concentré sur la direction de son entreprise. Il refusait les interviews et se limitait à être présent à certaines cérémonies officielles.

Joachim Sauer, l’époux d’Angela Merkel (qui a conservé le nom de son premier époux : Ulrich Merkel), est totalement absent de la vie politique allemande. Les seules apparitions publiques qu’ils ont faites ensemble ont eu lieu dans des opéras, qu’ils apprécient tous les deux. De ce fait, Joachim Sauer est parfois surnommé par la presse allemande le « fantôme de l’opéra ». Il a cependant, en plus de sa carrière de professeur des universités, été amené à exercer quelques fonctions comme celle d’accueillir les épouses des chefs d’Etat invités au G8 de Heiligendamm en juin 2007. Il n’accepte aucune interview sauf celles concernant son champ scientifique (la chimie).

Le changement des mœurs en matière matrimoniale des 50 dernières années a également atteint les hautes sphères de l’Etat et il n’est plus désormais indispensable comme auparavant d’avoir un(e) époux/se. Plusieurs chefs d’Etat sont, en effet, officiellement célibataires soit n’ayant jamais été marié comme François Hollande soit étant divorcé comme Michelle Bachelet ou Dilma Roussef. Il est encore très rare qu’un chef d’Etat ou de gouvernement soit marié à une personne du même sexe. La première l’ayant fait étant Jóhanna Sigurðardóttir, Premier ministre d’Islande (2009-2013) ; l’actuel Premier ministre du Luxembourg, Xavier Bettel, Premier ministre depuis 2013, s’est marié avec son compagnon le 15 mai 2015.

Pour aller plus loin :

D. Chagnollaud, Science politique, 7ème éd., Dalloz, 2010, p. 61-70.

N. Hubé, « Le recrutement social des professionnels de la politique », in A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, éd. La Découverte, 2009, p. 333-357.

C. Le Bart, « Le Savoir-faire politique comme bricolage », in Y. Poirmeur, P. Mazet (dir), Le Métier politique en représentations, L’Harmattan, 1999.

R. Lefebvre, Leçons d’introduction à la science politique, Ellipses, 2010 p. 97-100.

E. Phélippeau, « La division du travail en politique », in A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, éd. La Découverte, 2009 p. 91-104.

II. Le cursus honorum : un principe commun à tous les régimes politiques

1. Présentation générale du mécanisme

Par l’expression cursus honorum (carrière des honneurs) est désignée la série de magistratures que devait exercer un Romain dans le cadre des institutions de la Rome antique avant de parvenir au consulat. Ces étapes étaient la questure, l’édilité, la préture et le consulat. Ces charges étaient attribuées pour un an, un délai de deux ans entre chaque charge devant être observé. Ce cursus fut défini par la lex Villia Annalis en 180 av. J.C. et fut modifié par la suite. L’ordre des étapes était obligatoire bien que Jean Gaudemet indique que des dérogations pussent être accordées par le peuple12.

Par extension, nous appellerons -conformément à un usage courant- cursus honorum, les étapes de progression au sein du cursus politique. Certes, ces étapes ne sont pas formalisées en tant que telles, et l’ordre ne s’impose pas systématiquement aux acteurs de la vie politique. Pourtant, il est aisé de constater, d’une part, qu’elles existent et, d’autre part, que rares sont ceux qui peuvent s’affranchir d’une longue -et souvent lente- progression au sein des fonctions politiques d’un pays.

Le cursus honorum n’est, en fait, qu’une formalisation des étapes de progression qui existent au sein de toute société humaine (entreprise, association…). Les moyens employés doivent être adaptés aux exigences et aux besoins du groupe concerné. Ainsi pour progresser dans le milieu universitaire, les moyens employés ne seront pas identiques à ceux utilisés pour progresser dans le milieu artistique ou dans le milieu sportif. A chaque cursus correspondent des étapes de progression, des rites initiatiques et des indicateurs de progression qui sont intégrés par tous les acteurs. Pour un universitaire, soutenir sa thèse, participer à tel concours, à tel colloque, avoir écrit dans tels mélanges, participé à telle commission, etc. permet aux acteurs de s’évaluer les uns par rapport aux autres. Pour un artiste, avoir eu telle résidence, participé à telle exposition, à tel spectacle, être exposé dans tel musée, avoir obtenu telle récompense, permet d’indiquer une autre progression.

La lutte effectuée entre les acteurs pour progresser au sein de chaque cursus honorum n’est pas mauvaise en elle-même. Elle constitue une sélection artificielle, relativement proche de la sélection naturelle, et par conséquent, ceux qui survivent et progressent le font par leurs qualités.

La première difficulté vient du fait que le cursus honorum propre aux politiques induit la mise en œuvre de moyens que la morale peut réprouver (comme dans d’autres cursus d’ailleurs). La seconde difficulté surgit lorsque les conséquences de cette sélection d’individus nuisent au comportement collectif. Or, cette seconde difficulté correspond à un mécanisme assez typique de la politique : la sélection par l’élection qui laisse sur le côté tous ceux qui ne sont pas élus. Avant l’élection, chaque parti doit, en effet, choisir un candidat -et un seul- et les partis politiques se déchirent régulièrement à l’occasion de ces sélections. Certes la sélection n’existe pas qu’en politique et l’on trouve même des équipes qui doivent collaborer composées d’individus en compétition les uns par rapport aux autres. La compétition entre différents violonistes d’un orchestre symphonique, différents danseurs d’une compagnie ou entre des sportifs d’une même équipe n’est pas moins intense ou pas moins créatrice de tensions entre des individus qui, pourtant, doivent ensuite collaborer dans un même élan collectif. Mais à la différence de ces exemples où un entraîneur, un chef d’orchestre ou un chef de ballet doit effectuer des arbitrages, en politique, il est assez naturel que tout le monde veuille prendre la place du chef, le déstabilise personnellement et déstabilise le groupe dans son entier.

Par conséquent, si le combat induit par l’existence du cursus honorum n’est donc pas mauvais en lui-même, ses conséquences (ressentiments, clans, coteries, divisions, alliances, trahisons…) nuisent à la bonne collaboration entre membres d’un même parti politique.

Sans oublier que la politique ajoute encore une autre tension : la lutte contre les adversaires politiques, extérieurs au parti.

2. Des règles de progression en constante évolution et propres à une scène politique nationale

Une fois qu’on a admis l’existence de ce cursus honorum, de cette progression par paliers et étapes identifiables, il faut déterminer ces règles implicites de fonctionnement propres à la politique.

La progression est incertaine et sélective. Le hasard (la fortuna machiavélienne infra) a toute sa place dans cette sélection, il peut accélérer, ralentir ou mettre fin à toute progression. C’est injuste mais c’est ainsi. L’exemple le plus typique d’accélération ultra-rapide issu du destin est certainement celui de Tony Blair qui a bénéficié de deux chances simultanées. Tony Blair a, en effet, bénéficié du décès totalement imprévu du premier secrétaire du parti travailliste, John Smith, le 12 mai 1994 d’une crise cardiaque à 56 ans. Or le vide ainsi créé à la tête du parti travailliste est intervenu au moment précis où Gordon Brown (leader de l’opposition pressenti) était affaibli en interne et ne pouvait succéder à John Smith. Tony Blair a donc été élu leader du parti travailliste et en a profité pour s’y maintenir, moderniser le parti, être élu Premier ministre et rester dix ans à ce poste avant que Gordon Brown ne puisse y accéder13.

A l’inverse, Laurent Fabius a été confronté, alors qu’il était Premier ministre, à l’affaire du sang contaminé qui l’a amené à être jugé et innocenté. Mais avant d’en arriver à cet épilogue judiciaire, il a dû faire face à plusieurs années d’enquête, d’expertises et de contre-expertises qui ont longtemps (une dizaine d’années) mis sa carrière politique entre parenthèses.

Encadré 5 : Fortuna et virtù chez Machiavel

Selon Machiavel, fortuna et virtù sont deux notions distinctes14.

La fortuna est une force non humaine, la chance, bonne ou mauvaise, (la fortune, le destin) qui a des conséquences sur les affaires humaines.

La virtù (parfois maladroitement traduit par « vertu ») est, selon Machiavel, la principale qualité du prince. La virtù est la réaction du prince aux événements, la façon dont il réagit pour se servir d’eux, pour atteindre son dessein politique. La virtù est au cœur de l’art du prince de gouverner ; elle constitue sa capacité d’imposer sa volonté à la fortuna (aux événements). La virtù des acteurs politiques ne renvoie cependant en aucun cas à leur caractère vertueux mais à leur volontarisme, à la qualité avec laquelle ils abordent la fortuna et essayent de la maîtriser. Pour Machiavel, cette capacité d’adaptation aux circonstances, cette souplesse tactique, est essentielle pour le prince.

L’opération la plus facile est de faire fructifier une situation favorable et d’en tirer les bénéfices. Un exemple d’opération facile : Jean-Marie Le Pen a hérité d’une grande fortune : celle d’Hubert Lambert en 1976. La fortuna lui est donc favorable et Jean-Marie Le Pen a su exploiter cet événement à son avantage car il a pu se consacrer intégralement à son objectif politique et a fait se développer son parti politique. Si le FN s’est développé s’est essentiellement parce qu’il s’est consacré à cette tâche alors qu’il aurait tout aussi bien pu partir en croisière à vie sous les cocotiers. Il a donc certes, eu de la chance mais il l’a exploitée du fait de sa virtù.

L’opération la plus difficile est de partir d’une situation objectivement défavorable et d’arriver à retourner cette situation en la tournant à son avantage pour rebondir et sortir grandi de cette situation qui aurait pu être fatale. C’est surtout dans ce type d’opération que les hommes politiques les plus talentueux excellent, les autres échouent le plus souvent à ce stade ou y perdent des plumes. C’est là que se fait la différence la plus nette entre ceux qui vont progresser vite et haut, et les autres.

La progression est la plupart du temps lente au sein du cursus. Il n’est qu’à regarder l’âge moyen des dirigeants des pays démocratiques (ou non-démocratiques d’ailleurs, c’est souvent encore plus parlant) pour s’apercevoir que les jeunes ne sont guère présents. Bien sûr, il existe de remarquables exceptions, la dernière en date étant Matteo Renzi devenu en 2014 à 39 ans, le plus jeune Président du Conseil de l’histoire italienne.

Le cursus honorum dans chaque pays reste très marqué par l’histoire politique nationale. Cette influence est prépondérante car c’est l’histoire de chaque pays qui a produit ses institutions et les relations qui les lient les unes aux autres, cette diversité des institutions ainsi que celle des structures administratives et politiques reste nationale. La place et l’organisation des chambres hautes (Sénat, chambre des Lords, Bundesrat) ou l’importance des institutions décentralisées (états fédérés, régions, Länder, devolution) sont ainsi à analyser en fonction de chaque scène nationale. D’autre part, les objectifs dans chaque pays varient : le poste de Président en Allemagne n’est pas un véritable objectif alors qu’en France ou aux Etats-Unis, c’est l’objectif politique ultime.

Les objectifs évoluent avec le temps. Durant les IIIème et IVème Républiques, le poste de Président de la République en France était essentiellement protocolaire. Clémenceau ne manquait d’ailleurs jamais de rappeler son mépris et son désintérêt à l’égard de cette institution. Ainsi lorsqu’on lui demandait pour qui il votait pour l’élection présidentielle, il déclarait « je vote pour le plus bête », tout en indiquant parallèlement : « il y a deux choses inutiles en France : la présidence de la République et la prostate »). Un siècle plus tard, les choses ont bien changé et le poste de Président de la République est devenu l’objectif ultime des carrières politiques françaises. Ainsi donc la place de chaque institution évolue avec le temps, certaines devenant importantes, d’autres devenant secondaires.

La place qu’ont partout pris les pouvoirs exécutifs fait d’eux aujourd’hui les cibles privilégiées des politiques. Jusqu’au début du XXème siècle (jusqu’aux début des années 1960 pour la France), les postes au Parlement étaient les cibles privilégiées des politiques qui souhaitaient grimper dans la hiérarchie. La détention d’un ministère (a fortiori du premier d’entre eux) est nécessaire au cursus de tout homme politique de premier plan.

Si l’accès à la seconde chambre est souvent la fin du cursus politique (sauf en Allemagne et aux Etats-Unis où les règles diffèrent), l’accès à un ministère en est presque toujours l’apogée.

Quel que soit le parcours suivi, le passage par le Parlement reste une étape indispensable à tout politique d’une certaine importance. Etre élu au Parlement peut constituer une base de repli pour quelqu’un issu d’un ministère et attendant son heure avant d’y retourner (le Parlement européen peut utilement servir de position d’attente à de nombreux battus du fait du mode de scrutin proportionnel). Mais être élu au Parlement peut aussi constituer le sommet de la carrière politique pour un élu ayant essentiellement envie de faire une carrière locale. Le poste au Parlement sert alors à favoriser les intérêts de la circonscription auprès des instances nationales et à favoriser le positionnement local de l’élu en permettant un discours du type « je sais de quoi je parle, je l’ai entendu à la capitale ».

D’autre part, pour renforcer ses chances d’accéder au gouvernement, il est préférable de progresser dans le cursus honorum du Parlement ou du parti politique15.

En Europe, la seule constante est que la conquête durable des sommets de la politique d’un pays passe toujours par la conquête d’un parti politique16.

Les plus grands changements des dernières décennies dans les étapes du cursus honorum sont venus de l’extérieur des pays : l’Union européenne, l’Organisation des Nations Unies ou quelques autres institutions internationales comme le Fonds Monétaire International (FMI) ont désormais leur place. En effet, ces institutions ont acquis une telle influence qu’une carrière politique de tout premier plan peut intégrer un passage valorisant en leur sein là où, auparavant, un tel passage n’aurait été qu’une position de repli en attendant de pouvoir revenir. Ainsi Jacques Delors, Président de la Commission européenne, ou Simone Veil, Présidente du Parlement européen, Christine Lagarde, Présidente du FMI, ont pu atteindre les sommets de leur carrière politique en dehors de la France.

D’autres, plus rares cependant, ont même pu faire le chemin inverse en effectuant une progression au sein d’une organisation internationale pour revenir ensuite dans leur pays à un niveau supérieur de leur point de départ. Le parcours de Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU avant d’être élu Président de l’Autriche ou celui de Javier Pérez de Cuéllar, secrétaire général de l’ONU puis Président du Conseil des ministres du Pérou ou, dans une moindre mesure, celui de Mohamed el-Baradei comme Directeur général de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique puis éphémère vice-Président de l’Egypte, attestent que l’on peut exercer d’abord des fonctions internationales avant de revenir dans son pays en obtenant de très hautes fonctions.

Le passage par un poste international peut aussi n’être qu’une retraite dorée, une sinécure accordée à un individu dont on souhaite parfois l’éloignement de la scène politique nationale. Edith Cresson a ainsi trouvé refuge, après son départ calamiteux de Matignon, à Bruxelles en tant que Commissaire européenne à la recherche, aux sciences et technologies où elle restera quatre ans, avant d’entraîner avec elle dans sa chute pour favoritisme et emploi fictif, toute la commission Santer en mars 1999.

Mais le poste international peut aussi être réel et important comme en témoignent les trajectoires personnelles de Philippe Douste-Blazy, ancien ministre des Affaires Etrangères français, nommé au cabinet du secrétariat général des Nations-Unies où il côtoie notamment Michelle Bachelet, ancienne Présidente de la République du Chili, Helen Clark, ancienne Premier ministre de Nouvelle-Zélande et António Guterres, ancien Premier ministre du Portugal.

Les postes de commissaire européen sont comparables : ils permettent à des personnalités nationales d’exercer leurs talents au niveau européen. Michel Barnier, ancien ministre des Affaires Etrangères français a ainsi été nommé à plusieurs reprises commissaire européen.

Dans quelques cas particuliers, le passage par une institution internationale est plus difficile à analyser. Ainsi lorsque Dominique Strauss-Kahn a été nommé Président du FMI, les commentateurs n’arrivaient pas à déterminer s’il s’agissait alors d’une position d’attente ou d’une voie de garage. Cependant, personne à l’époque n’estimait qu’il s’agissait de l’apogée de sa carrière politique. Rétrospectivement c’était pourtant sans doute le cas.

3. La progression au sein du cursus est majoritairement basée sur l’ancienneté

a. L’ancienneté, critère incontournable de la progression politique

Petit poisson deviendra grand,

Pourvu que Dieu lui prête vie

Jean de la Fontaine, Le petit Poisson et le Pêcheur

L’observation de la vie politique française peut donner le sentiment désagréable que ce sont toujours les mêmes qui sont aux commandes de l’Etat. C’est principalement vrai pour les Présidents de la République : en France on n’élit pas des perdreaux de l’année, on attend de voir ces hommes à l’œuvre pendant des années, voire des décennies.

De Gaulle, qui est connu nationalement depuis 1940, est arrivé à l’Elysée en 1958. Pompidou, connu nationalement depuis 1962, est arrivé à l’Elysée en 1969. Giscard, connu nationalement à partir de 1962 (ministre des Finances), est arrivé à l’Elysée en 1974. Mitterrand est connu au plan national lorsqu’il accède au ministère de l’Intérieur en 1954, il n’arrive à l’Elysée qu’en 1981, 27 ans plus tard. Chirac est connu du grand public dès lors qu’il accède au ministère de l’Agriculture en 1972, il lui faudra 23 ans pour arriver à l’Elysée. Sarkozy a été connu au plan national lorsqu’il a été ministre du Budget et porte-parole du gouvernement en 1993, soit 14 ans avant l’Elysée.

Il est plus délicat de trouver un moment déterminant pour François Hollande, moment à partir duquel il est connu du grand public. Il est cependant certain que plus personne ne peut ignorer son existence à partir de 1997 lorsqu’il devient premier secrétaire du parti socialiste ; il lui faudra ensuite 15 ans pour arriver à l’Elysée.

Par conséquent, pour ces hommes devenus Présidents, il a fallu en moyenne plus de 16 ans entre le moment où ils furent connus et leur entrée à l’Elysée.

Aux Etats-Unis, deux à trois ans peuvent suffire même s’il faut en général un peu plus avant d’arriver à la maison blanche.

Dans d’autres fonctions, certaines figures particulièrement en vue peuvent effectivement être longtemps présentes. Laurent Fabius par exemple, nommé Premier ministre en 1984, est numéro deux du gouvernement Valls en 2014, trente ans plus tard il est donc toujours aux premiers postes de la vie politique française.

Il y a cependant, en arrière-plan de ces figures nationales implantées de longue date, un turn-over important en particulier à la tête des ministères. Bon nombre de ministres ne sont, en effet, ministres qu’une seule fois dans leur vie et certains ne font d’ailleurs qu’une brève apparition dans la vie politique avant d’être oubliés et remplacés par d’autres.

Il existe un autre turn-over important en France : celui des partis politiques. Contrairement à ce qui se pratique dans d’autres pays, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne en particulier, les partis politiques français sont assez éphémères : ils changent régulièrement mais en gardant les mêmes leaders. C’est l’inverse aux Etats-Unis et au Royaume-Uni : les partis restent et les leaders changent.

b. Inégalité des ressources et inégale progression dans le cursus honorum

Tous les politiques ne progressent pas à la même vitesse dans leur montée des échelons de la vie politique d’un pays. Certains politiques disposent, avant même d’être entrés en fonction, des ressources suffisantes pour réduire à quelques semaines seulement la période d’acclimatation à tout nouveau poste politique. Quelle que soit l’organisation au sein de chaque pays, quel que soit le poste visé, certaines formations prédisposent mieux que d’autres à dominer les arcanes politiques et administratives. Au premier rang de ces formations on trouve les études juridiques et administratives ; une formation en économie est également utile. Mais partout, et quelle que soit la filière universitaire suivie à l’origine, les études et les diplômes demeurent un critère discriminant tant pour une progression rapide, que pour une arrivée aux sommets. L’arrivée au gouvernement ne dépend cependant pas exclusivement de ces critères17.

Les règles non-dites varient en fonction de l’organisation scolaire et universitaire de chaque pays. Rappelons simplement quelques points marquants18. En Grande-Bretagne, il est préférable d’avoir été élève d’une public school, puis d’avoir effectué des études universitaires soit à Oxford, soit à Cambridge. Pour les MPs c’est assez net : en 1992, environ un tiers des députés (conservateurs pour les trois quarts) étaient passés par l’une de ces deux universités. Pour les Premiers ministres britanniques, le profil est encore plus marqué depuis la seconde guerre mondiale car tous ont étudié à Oxford (aucun à Cambridge) à quelques rares exceptions : Gordon Brown, (doctorat (PhD) de l’université d’Edimbourg), John Major et James Callaghan qui étaient autodidactes et Winston Churchill (académie royale militaire de Sandhurst).

En France, le passage par une grande école (ENA, Polytechnique, Normale sup’, HEC, Sciences Po) ou un titre universitaire est hautement souhaitable, une formation dans la haute administration est un plus (Sciences Po, ENA).

En Allemagne, porter le titre de docteur est un gage de progression vers les sommets politiques, en être dépourvu peut être un handicap. De nombreux députés allemands sont titulaires d’un doctorat (118 en 2014 sur environ 600 députés) et 3 chanceliers sur 8 depuis la guerre sont docteurs (Angela Merkel, Helmut Kohl et Ludwig Erhard).

Aux Etats-Unis, être issu d’une des écoles de l’Ivy League est un net avantage (13 Présidents sur 44). Au sein du Congrès les études constituent un plus mais l’élément le plus marquant pour entrer au Sénat est sans aucun doute la richesse : 40 sénateurs sur 100 en 2003 étaient des millionnaires, cette caractéristique n’est d’ailleurs pas récente. Etre WASP (White Anglo-Saxon Protestant) est la règle traditionnelle mais il y a, comme toujours, des exceptions : Kennedy était catholique, Mitt Romney est mormon (mais il n’a pas été élu), Obama est afro-américain.

En plus de la formation et de l’héritage politique familial, le commencement de la carrière politique en détermine la suite. Certains politiques entament, en effet, leur carrière par des responsabilités au sommet ; l’intégralité de leur parcours ultérieur sera marqué par ce démarrage en trombe. Nous les appellerons les aigles ou les feux d’artifice selon leur profil antérieur. Pour tous les autres, le parcours sera bien différent et sensiblement plus long.

§ 1. Les aigles

Par le terme « aigle » nous désignerons un individu dont la carrière politique débute par un poste au sommet. Il s’agit donc d’un profil spécifique et ceci d’autant plus que cette prise de poste ne représente pas nécessairement une promotion, voire constitue parfois une diminution notable par rapport à son ancien statut.

Le profil type de l’aigle est celui d’un homme qui a eu un succès professionnel considérable avant d’arriver en politique et qui est souvent déjà connu du grand public. Entrent dans cette catégorie, par exemple, Bernard Tapie (homme d’affaires), Marcel Dassault (PDG de Dassault), Robert Badinter (avocat renommé), Robert McNamara (PDG de Ford) ou Silvio Berlusconi (PDG de Mediaset). On peut éventuellement ajouter les professeurs de médecine Bernard Debré ou Jean-Michel Dubernard.

On peut aussi penser à Christine Lagarde qui n’était certes pas connue du grand public mais qui a eu un réel succès professionnel en tant qu’avocate aux Etats-Unis avant d’entrer au gouvernement. Le profil de Raymond Barre est du même ordre : « meilleur économiste de France », il n’était cependant connu que dans les milieux économiques.

Il existe cependant un autre profil parmi les aigles : celui de l’homme politique très jeune et très talentueux qui commence sa carrière politique presque immédiatement au sommet. A la sortie d’une grande école, il entame une brève carrière dans les cabinets ministériels avant d’être nommé ministre. Georges Pompidou, Jacques Chirac, Edouard Balladur, Alain Juppé, Jacques Delors, Laurent Fabius ou plus récemment Emmanuel Macron ont exactement ce type de profil. Tous sont des hauts fonctionnaires et peuvent disposer d’un retour aisé à la haute fonction publique en cas de revers électoral. Ce profil n’est pas proprement français, on peut aussi le retrouver à l’étranger, en Allemagne par exemple19.

Comme les aigles disposent de ressources extraordinaires du fait de leurs anciennes fonctions (réseaux, études prestigieuses et argent pour les hommes d’affaires), les moyens mis en œuvre, la perception du futur et les ambitions diffèrent profondément de celles des hommes politiques ordinaires. Créature des sommets dès leur arrivée en politique, les aigles vont rester au sommet durant toute leur carrière politique. La raison en est bien simple : si un poste proposé ne leur convient pas, ils peuvent s’en aller aussi vite qu’ils sont arrivés. Ils retrouveront alors sans difficulté leurs anciennes fonctions prestigieuses et/ou rémunératrices, avec même souvent une promotion du fait des fonctions politiques récemment exercées. Ils ne perdent, par conséquent, pas de temps dans des postes secondaires qu’un homme politique ordinaire peut être contraint à accepter du fait d’un revers électoral.

Pour les aigles, arrivés au sommet sans avoir été élus, la conquête d’un mandat, parlementaire le plus souvent, sera une étape indispensable, une onction nécessaire, pour prolonger la vie politique. C’est à ce moment là que certains trébuchent voire tombent définitivement (Edouard Balladur avec sa campagne présidentielle de 1995 par exemple). Les aigles sont plus habitués à parler à des conseils d’administration qu’à des électeurs dont ils ne maîtrisent pas nécessairement les codes. Cependant, l’élection au Parlement est le point de passage obligé de la vie politique nationale.

Mais les aigles affrontent à bien moindre risque que les députés ordinaires le suffrage universel s’ils souhaitent poursuivre leur carrière. En effet, « la plupart d’entre eux [les anciens ministres] trouveront une circonscription sûre après leur nomination et poursuivront une carrière politique et parlementaire souvent longue et brillante (par exemple, Maurice Couve de Murville [bien que ce ne fût pas immédiat], Georges Gorse, Roger Frey, Louis Joxe, André Boulloche, Pierre Sudreau, Pierre Messmer). Comme si l’accès aux responsabilités gouvernementales donnait une sorte d’équivalence pour affronter au moindre coût l’épreuve normalement initiatique de la conquête des mandats électifs nationaux »20. En fait, la réalité politique est très simple : ceux qui ont été aux plus hautes fonctions se servent de leur réseau pour obtenir l’investiture dans une circonscription sûre. En Allemagne, il suffit de les inscrire sur la liste du Land dont ils sont issus, pour être sûr de leur élection.

Pour ceux qui trébuchent à un parachutage dans une circonscription facile (car sociologiquement favorable) à la chambre la plus prestigieuse, la chambre basse, il existe des possibilités de se rattraper par une élection partielle au Sénat. En d’autres termes, les partis politiques ayant tout intérêt à ce que ces personnes compétentes restent dans leurs rangs, facilitent l’élection au Parlement des aigles en question.

Une fois élus, normalement sans difficulté, les aigles ne se comportent pas pendant l’exercice du mandat comme les autres parlementaires. Ceux qui ont accédé par la faveur initiale du prince aux plus hautes fonctions ont « un style politique et un rapport aux règles du jeu de la compétition, bien différents de ceux qui ont dû se battre âprement et continûment pour s’imposer à chaque étape du cursus traditionnel »21. Dit autrement, si les règles juridiques sont identiques pour tous, les actions durant l’exercice du mandat diffèrent selon les moyens dont chacun dispose22.

L’autre conséquence de cette distinction se situe dans le recrutement et dans l’allégeance qu’il implique : les députés issus de la base se réclameront nécessairement du terrain, de la base électorale et militante, du peuple. Un aigle dépend du parti et de ses cadres ou de celui qui l’a nommé ; tout au moins tant qu’il ne s’est pas autonomisé, ce qui viendra vite du fait de son capital politique, de son capital intellectuel et de ses réseaux.

§ 2. Les feux d’artifices

Par le terme « feux d’artifice » nous désignerons un individu dont la carrière politique démarre en fanfare car l’arrivée dans son poste représente une très nette promotion. Ces personnes arrivent immédiatement au sommet, illuminent la scène politique par leur présence et ensuite… explosent en vol, vaporisés sans même avoir eu le temps de redescendre. Ceux-là arrivent au sommet par le fait du prince : ils sont d’ordinaire nommés ministres (il est possible en France, en Allemagne ou aux Etats-Unis d’être nommé ministre sans avoir aucune expérience politique).

Ils sont la plupart du temps appelés pour une raison bien particulière : ils correspondent à un besoin d’image au moment de leur nomination. Dans d’autres cas, ce sont des spécialistes reconnus d’un domaine, ils sont appelés pour résoudre une difficulté technique et ils retournent dans leur métier d’origine une fois leur mission accomplie.

Un des premiers besoins en termes d’image est la popularité. Les sportifs médaillés sont souvent très populaires et ont en général une cote de sympathie qui les rend très attirants pour les politiques. C’est ainsi que David Douillet, Jean-François Lamour, Bernard Laporte, Guy Drut ou encore Chantal Jouanno ont entamé une carrière politique après avoir effectué une carrière sportive de haut niveau.

D’autres sont davantage recrutés pour leur aura culturelle, quitte à tomber occasionnellement dans le glamour et les paillettes. Yamina Benguigui, cinéaste de profession, est ainsi devenue ministre déléguée à la francophonie du gouvernement Ayrault. Dans un genre bien plus classique, André Malraux fut recruté par de Gaulle pour diriger le ministère des Affaires Culturelles. Françoise Giroud, journaliste reconnue, fut secrétaire d’Etat des gouvernements Chirac et Barre.

D’autres raisons ont pu présider au choix de certains ministres. Du fait d’une absence un peu trop criante de femmes en politique, il a parfois été nécessaire de recruter des femmes. Les plus emblématiques de ce type de recrutement sont sans aucun doute les « juppettes », les douze ministres femmes du gouvernement Juppé I qui ne dura que six mois23. Le gouvernement Juppé II qui lui succéda ne reprit que quatre femmes sur ces douze initiales : Anne-Marie Couderc, Anne-Marie Idrac, Corinne Lepage et Margie Sudre. Toutes les autres, à l’exception de Françoise de Panafieu et de Nicole Ameline, disparurent de la vie politique nationale.

Bien d’autres femmes sont ainsi arrivées au gouvernement en ayant auparavant une activité politique fort restreinte, voire inexistante : Fadela Amara, Nora Berra, Rama Yade, Jeannette Bougrab, Fleur Pellerin ou Rachida Dati par exemple. Le phénomène n’est pas récent, il a débuté avec le gouvernement du front populaire en 1936 qui a recruté trois femmes (Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore et Irène Joliot-Curie), alors que les femmes n’ont eu le droit de vote qu’en 1944. Cependant, le recrutement de femmes-alibi au sein du gouvernement est en très net recul depuis une dizaine d’années. Non seulement elles sont aujourd’hui nombreuses (parfois aussi nombreuses que les hommes) mais elles ont également accès aux postes les plus prestigieux et plus aucun poste régalien ne leur est inaccessible. Pour la première fois de l’histoire de France, le gouvernement Valls II (depuis août 2014) a placé à son sommet plus de femmes que d’hommes : sur les quatre premiers postes, trois sont détenus par des femmes24.

D’autres ministres encore sont recrutés, notamment, en raison de leur couleur de peau ou de leur patronyme. Azouz Begag, Hamlaoui Mekachera, Kader Arif, Yamina Benguigui, Rachida Dati, Fadela Amara, Nora Berra, Rama Yade, Christiane Taubira, George Pau-Langevin, Harlem Désir, Jeannette Bougrab, Fleur Pellerin, Najat Vallaud-Belkacem, par exemple, ont contribué à représenter la diversité au sein de gouvernements jusque là composés très majoritairement de blancs. Dans ce domaine, de réels progrès restent à faire car ces ministres sont la plupart du temps relégués à des postes très secondaires. La situation est cependant en nette amélioration ces dernières années, Rachida Dati et Christiane Taubira ayant été nommées Garde des Sceaux, Najat Vallaud-Belkacem ministre de l’Education Nationale et Fleur Pellerin ministre de la Culture.

Ces différents éléments attirants de leurs profil peuvent se cumuler. Yamina Benguigui est ainsi à la fois une femme, une cinéaste et d’origine algérienne.

Les spécialistes recrutés par un gouvernement sont nettement moins nombreux. On peut néanmoins penser à Francis Mer, PDG d’Usinor-Sacilor, dont la carrière politique fut brève et prestigieuse : sa seule fonction fut celle de ministre de l’Economie et des Finances de 2002 à 2004. Thierry Breton, PDG de France Telecom, devenu ministre de l’Economie et des Finances de 2005 à 2007 a exactement le même profil. Haroun Tazieff, vulcanologue célèbre, fut également secrétaire d’Etat chargé de la Prévention des Risques Technologiques et Naturels Majeurs de 1984 à 1986.

Le bonheur des feux d’artifices est rarement long : ils dépendent totalement, ou presque, de celui qui les a nommés et ils sont là pour le soutenir. Si le prince vient à disparaître, ils ont de très fortes chances de disparaître avec lui, André Malraux, par exemple, arrive avec de Gaulle en 1958 et part en même temps que lui en 1969.

D’autre part, les feux d’artifice n’ont pas toujours de capital politique personnel : réseau, connaissance du système, de ses codes, études qui leur permettent d’apporter des connaissances techniques… Or tout cela est indispensable pour s’imposer et, surtout, pour pouvoir se maintenir au pouvoir.

La plupart des feux d’artifice disparaissent donc du système politique après avoir fait ce pour quoi on les avait appelés : l’image. Or les médias ont régulièrement besoin de sang frais, il faut donc trouver régulièrement de nouvelles têtes qui rempliront ce rôle.

Certains vont cependant parvenir à se maintenir ; le prix de ce maintien sera élevé. Celles et ceux qui ont été recrutés, notamment pour faire de l’image, mais qui ont fait les preuves de leurs qualités politiques vont pouvoir rester. Ceux-là sont rares et des études prestigieuses sont indispensables Corinne Lepage (avocate), Chantal Jouanno (sciences po, ENA), Fleur Pellerin (sciences po, ENA), Najat Vallaud-Belkacem (sciences po), par exemple, ont pu ou pourront se maintenir en politique.

Pour d’autres, le maintien sera plus difficile. Jean-François Lamour, David Douillet, Guy Drut, Rama Yade ou Rachida Dati arrivent à conserver une activité politique mais leur maintien ne va pas toujours de soi. Certains ont, en effet, suscité rancœurs et jalousies lorsqu’ils étaient au sommet. Ils étaient acceptés parce qu’ils étaient protégés ; maintenant que le protecteur a disparu, les fauves ne sont plus retenus… Si ces personnes veulent se maintenir, il leur faudra désormais faire leurs preuves, passer par la sélection classique au sein du parti et on ne leur fera aucun cadeau. Quoi qu’il en soit, ceux-là ne remontent jamais aussi haut qu’ils sont arrivés avec la fonction qui les a fait connaître.

§ 3. Les autres…

Pour tous les autres, ceux qui ne sont pas nés aigles et ceux qui n’ont pas commencé au sommet, l’espoir naturel est de grimper dans la hiérarchie politique.

Selon Philippe Braud, il existe en France deux cursus distincts dans la vie des hommes politiques : le cursus classique (apprentissage local, implantation locale, implantation nationale et stature nationale) et le cursus moderne (apprentissage au cœur du dispositif politico-étatique, implantation électorale locale -par exemple dans une circonscription sûre-, consolidation locale et stature nationale)25. Ces quatre étapes ne sont victorieusement franchies que par un nombre très restreint d’individus. Ces cursus décrits par Philippe Braud se retrouvent sous des formes très comparables, dans d’autres pays que la France26.

c. Importance du Parlement dans le cursus honorum
§ 1. Le Parlement : lieu incontournable du pouvoir politique

Même si les pouvoirs exécutifs sont devenus prédominants dans toutes les démocraties occidentales, même si les postes politiques les plus recherchés sont désormais ceux au sein des pouvoirs exécutifs, les parlements restent incontournables. En effet, les parlements ont en démocratie une supériorité en termes de légitimité puisqu’ils sont issus de processus électoraux. Pour toute carrière politique nationale d’importance, le passage par le Parlement, en particulier par la chambre basse, est une étape incontournable.

Cette étape est une étape de progression pour ceux qui ont débuté par une carrière locale, une étape de formation pour ceux qui ont débuté au cœur de l’appareil administratif étatique ou partisan, une étape de confirmation par le suffrage populaire indispensable pour ceux qui ont commencé au sommet27 (à défaut, ils disparaîtront de la vie politique28 ).

Quelle que soit la valeur de l’étape, le Parlement est important aussi parce que le recrutement gouvernemental s’effectue très majoritairement voire exclusivement au sein du Parlement. En Grande-Bretagne il est de presque 100 %, en Allemagne de 84,73 % (Bundestag seul) et en France de 79,87 %, ces recrutements étant presque exclusivement effectués dans la chambre basse29. Pour intégrer un gouvernement, la voie la plus classique est le passage par la chambre basse du Parlement30. Les parlementaires en sont conscients comme ils savent aussi que le passage au gouvernement est indispensable pour marquer une carrière.

En France, la place du passage à la première chambre dans la vie politique nationale est fondamentale pour une carrière politique. Ce passage n’en est cependant pas l’apogée, les perspectives sont principalement ministérielles. Toutefois, rares sont ceux qui restent longtemps ministres. Pour l’immense majorité des hommes politiques français d’envergure nationale, le Parlement va constituer leur base de repli favorite, leur domicile politique principal pendant de nombreuses années.

Par ailleurs, le lien entre nomination au gouvernement et élections législatives n’est pas si ténu qu’il le semble car le succès électoral aux législatives, ainsi que son ampleur, déterminent partiellement la nomination au gouvernement. L’ampleur du succès électoral est alors une condition tacite d’entrée au gouvernement. Les députés français qui ont obtenu moins de 55 % au second tour ont ainsi 7 % de chances d’être au gouvernement contre 19 % pour ceux qui ont obtenu entre 55 % et 63 % et 19 % également pour ceux qui ont été élus au premier tour ou au deuxième tour avec plus de 63 % des suffrages exprimés31.

En Grande-Bretagne, après un poste de backbencher, un MP pourra devenir ministre (cercle large du cabinet) puis éventuellement ministre (membre du cabinet) voire Premier ministre. Toute progression politique au Royaume-Uni passe par la chambre des Communes le cumul étant obligatoire entre fonction parlementaire et ministérielle. En Grande-Bretagne quelques non-parlementaires ont bien été nommés ministres mais à la condition de se présenter (et d’être élus) lors de la première élection partielle organisée dans le pays. A moins qu’ils ne soient très rapidement nommés à la chambre des Lords, ce qui peut faciliter bien des choses32.

En Allemagne, le nombre de ministres non issus du Bundestag, argument régulièrement avancé pour souligner le système des listes de Länder, est à nuancer33. Les ministres qui ne sont pas issus du Bundestag proviennent majoritairement des Länder, bien que quelques techniciens soient également appelés.

§ 2. Les équilibres hiérarchiques au sein des parlements sont les reflets des hiérarchies partisanes

Dans tous les parlements on retrouve une structure comparable, assez rigide, avec des commissions permanentes et quelques commissions spécialisées, des postes de direction du Parlement ainsi que, à l’opposé, de nombreux parlementaires qui constituent la base et n’ont pas accès à ces sommets.

Les postes élevés sont les plus aisément identifiables : ce sont ceux liés aux organes directeurs des assemblées ou ceux liés aux commissions permanentes. Le nombre de postes honorifiques au sein d’un Parlement varie d’un pays à l’autre notamment parce que certains parlementaires cumulent avec des fonctions gouvernementales (Grande-Bretagne, Allemagne) alors que dans d’autres pays ce cumul est interdit (France).

On dénombre ainsi environ 90 postes prestigieux permanents à l’Assemblée nationale34, soit environ un poste pour 6 députés. En Grande-Bretagne, à la chambre des Communes, le nombre est plus élevé en quantité et en proportion et se situe aux environs de 15035, soit un poste pour 4 parlementaires alors qu’en Allemagne, au Bundestag, l’on dénombre environ 130 postes permanents dont l’importance est reconnue36, soit environ un poste pour 5 députés.

La détention de l’un, éventuellement de plusieurs, de ces postes marque l’importance individuelle de l’élu. L’absence sur le curriculum vitae de ces mentions, aiguise les appétits des jeunes parlementaires et leur montre la voie à suivre.

A l’opposé de ces sommets parlementaires se trouvent les « députés de base », le titre étant moins utilisé pour les sénateurs. Au Royaume-Uni un titre spécial est attribué au simple député : il est backbencher. En fait être un back-bench Member signifie que l’on n’a aucune fonction honorifique ou de pouvoir coercitif spécifique. Parmi ceux-là existe aussi une hiérarchie : certains ont détenu plusieurs mandats, d’autres ont exercé des fonctions prestigieuses dans le passé, les nouveaux arrivants (juniors backbenchers) se situent, sauf rare exception, en bas de l’échelle. L’existence du statut de backbencher montre clairement qu’il existe un cursus honorum dont la première étape est backbencher, ensuite, pourvu que le suffrage lui prête vie, le MP pourra progresser37.

Ainsi, le nombre de postes de prestige est limité dans tout Parlement. Cette limitation engendre une compétition et renforce un individualisme naturel. Or, non seulement le nombre de postes est restreint, mais les ressources dans leur ensemble sont réduites, comme les bureaux prestigieux, mais aussi les thèmes des discours, le lancement d’idées dans les médias, l’accès à ceux-ci, les voyages, les collaborateurs, etc. toutes ces gratifications sont par définition limitées. L’existence du cursus honorum cumulée à la rareté des dignités engendre des comportements individualistes et concurrentiels d’autant plus aisément que l’électeur est complice, sinon demandeur, des postes les plus élevés soit par fierté, soit par calcul, en espérant de cette position favorisée de plus grandes retombées pour sa circonscription. L’exemple type de ces retombées électorales se retrouvait dans l’intérêt des parlementaires pour la commission de la défense. Cette commission ayant perdu de son attrait, la compétition pour les autres commissions prestigieuses reste ouverte.

Ce constat n’est pas du tout unique à la France, il est au contraire universel : « l’effet social le plus important de la distribution inégale des ressources est l’institutionnalisation d’une concurrence entre les députés du Bundestag »38. La lutte entre parlementaires pour les postes prestigieux crée un besoin d’arbitrage qui ne peut venir que des élites déjà présentes au Parlement. Par conséquent, les arbitrages rendus favorisent la structure préexistante, l’ancienneté au Parlement et les personnes déjà en place. Ces arbitrages renforcent donc les mécanismes de domination préexistants et extérieurs au Parlement. Le modèle social qui en découle est nécessairement basé sur une division dominant-dominé. Au final, dans presque tous les cas, la hiérarchie mise en place au sein du Parlement reflète les équilibres issus de chacun des partis politiques présents.

§ 3. Moyens pour progresser d’un échelon à l’autre dans le cursus honorum parlementaire

Dans les parlements, la progression d’un échelon au suivant se fait pour ainsi dire exclusivement à l’ancienneté, et ce malgré l’amertume des nouveaux arrivants39. La situation n’est pas exactement identique aux Etats-Unis en particulier au Sénat car les sénateurs sont souvent des personnalités éminentes avant même leur élection. Cependant, l’ancienneté, si elle est une condition nécessaire, n’est pourtant pas une condition suffisante.

La progression à l’ancienneté implique une première phase de socialisation et de formation pour la fonction exercée. Les nouveaux membres du Parlement sont grandement limités dans leurs possibilités de participation par les règles, les précédents et les habitudes du parlementarisme. Toutes ces codifications écrites ou coutumières doivent être intégrées avant tout passage à l’échelon supérieur, il semble que cela prenne environ un an en France40. Durant cette phase de socialisation parlementaire, d’acclimatation et de formation, les nouveaux députés doivent prouver leurs capacités au travail parlementaire fonctionnel et réussir sans pouvoir exercer une influence remarquable41.

Dès lors que le crédit du député dans le Parlement est suffisamment établi -socialement et politiquement- et qu’il a achevé avec succès la phase d’épreuve de la valeur parlementaire, il peut alors étendre son rayon d’action politique, ses chances d’influence et d’initiative personnelle et entamer une montée dans la hiérarchie interne. Deux moyens concurrents sont utilisés : les moyens exceptionnels -comme être désigné rapporteur d’un texte-, et les moyens ordinaires -la création d’amendements-.

Avec une position plus élevée et de plus grandes possibilités d’influence, arrivent la visibilité publique et la responsabilité vis à vis de l’opinion publique mais aussi par rapport à son propre groupe42.

Dans ce modèle bien établi de longue date, peuvent pourtant s’inscrire des personnalités autonomes qui refusent d’entrer dans la compétition ou jouent d’autres règles, ces personnalités sont qualifiées de « francs-tireurs » dans la terminologie employée au Parlement italien43. Le moyen essentiel des francs-tireurs pour progresser est d’utiliser une stratégie médiatique. Pour attirer l’attention des médias, le mieux est d’être un député de l’opposition avec une certaine verve et un réel charisme qui critique constamment l’action gouvernementale. Les phrases courtes et assassines, éventuellement drôles et spirituelles, sont très prisées des médias. L’exercice est plus complexe pour un parlementaire de la majorité qui pourrait ainsi être amené à critiquer son propre camp44.

Une fin de carrière précoce menace les parlementaires qui perdent cette concurrence autour des honneurs politiques car ils risquent de perdre le soutien de leur base en circonscription et donc leur investiture électorale.

Christophe de Nantois

Maître de conférences en droit public à l'Université de Lorraine

  1. E. Phélippeau in A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, éd. La Découverte, 2009, p. 91. []
  2. Dans les années 1980, Margaret Thatcher mit fin au lien entre les élus et les syndicats en faisant interdire le financement des campagnes et des élus par des syndicats et en n’autorisant le financement que par des partis politiques. La conséquence logique -anticipée et voulue par Margaret Thatcher- a été que le parti travailliste est devenu par la suite bien plus bourgeois, bien moins ouvrier dans les années 1990. On retrouve un exemple typique de ces deux modes de recrutement dans les figures emblématiques du Labour des années 2000 : Tony Blair, issu d’un milieu bourgeois, et Gordon Brown, issu d’un milieu ouvrier. []
  3. Le régime d’indemnité parlementaire a été créé en 1889, son montant a été notablement relevé en 1906 passant de 9.000 F à 15.000 F par an. []
  4. Etant donné qu’il ne s’agissait pas d’un salaire mais d’une indemnité, les parlementaires n’étaient pas imposables sur ces sommes qui n’étaient pas des revenus au sens fiscal. Tout au long du XXème siècle le montant de ces indemnités a augmenté pour constituer finalement un revenu largement supérieur au salaire médian des Français. Le régime d’exemption fiscale n’a cependant été supprimé que peu avant les années 2000 ; cette exemption alimentait, en effet, l’antiparlementarisme. []
  5. C’est d’ailleurs pour éviter ce système de notabilisation de leurs élus (issus de la classe ouvrière) que le parti communiste oblige ses élus à reverser l’intégralité de leurs revenus politiques au PC qui reverse ensuite un salaire à l’élu ; ce salaire reste modeste pour que l’élu ne change pas de mode de vie et reste proche de la classe ouvrière. Signalons en passant que ce mécanisme remplit assez significativement les caisses du parti. []
  6. E. Phélippeau in A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, éd. La Découverte, 2009 p. 102. []
  7. C. de Nantois, Le député : une étude comparative, France, Royaume-Uni, Allemagne, LGDJ, 2010, p. 285-290. []
  8. E. Phélippeau in A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, éd. La Découverte, 2009 p. 103. []
  9. To spin, en anglais signifie « faire tourner ». Spin fait donc allusion à l’effet que l’on donne à une balle de tennis. En imprimant une torsion aux faits ou aux informations pour les présenter sous un angle favorable, les spin doctors manœuvrent l’opinion en préparant des slogans, des éléments de langage dont l’objectif est de réorienter la réalité dans le sens souhaité. Il s’agit également pour eux de fournir un plan médias pour faire naître médiatiquement des thèmes porteurs. Ces techniques issues essentiellement du marketing commercial modernisent les techniques de propagande militaire et électorale du milieu du XXème siècle. []
  10. E. Phélippeau in A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, éd. La Découverte, 2009 p. 104. []
  11. RINO : Republican In Name Only, terme donné à un élu républicain dont les idées et les prises de position sont tellement proches de ceux des démocrates qu’ils n’ont de républicain que le nom.
    DINO : Democrat In Name Only, terme donné à un élu démocrate dont les idées et les prises de position sont tellement proches de ceux des républicains qu’ils n’ont de démocrate que le nom. Les termes RINO et DINO évoquent bien sûr les rhinocéros et les dinosaures. []
  12. J. Gaudemet, Les institutions de l’antiquité, 7ème éd., Montchrestien, 2002 p. 170. []
  13. Voir Le pacte de Granita de Stephen Frears (The Deal, 2003). []
  14. Les thèmes de la fortuna et de la virtù sont développés dans Le Prince de Nicolas Machiavel (écrit en 1513, publié en 1532). []
  15. « Les dirigeants de premier plan du parti qui ne seraient pas parlementaires ont souvent une sorte de droit préférentiel sur les meilleures circonscriptions (ou les meilleurs places sur les listes). Ils deviennent donc généralement députés et renforcent du même coup leurs chances d’entrer au gouvernement. L’onction du suffrage universel ne fait donc que légitimer un droit à l’occupation des fonctions politiques les plus prestigieuses qui résulte d’abord des positions occupées dans les rapports de concurrence interne aux milieux dirigeants du parti ». D. Gaxie, Du Parlement au gouvernement : jeu et atouts dans le jeu, manuscrit (bibliothèque Cujas), 1985 p. 26-27. []
  16. Wilhelm Weege distingue quatre voies pour accéder aux sommets de son parti :
    – La cooptation par un homme politique puissant et installé, le mentor instituant son poulain en conseiller personnel ou en rédacteur de discours.
    – Faire une pré-carrière brillante dans les sommets des organisations de jeunes du parti en se faisant remarquer ou en créant sa propre expérience et ses propres réseaux.
    – Appartenir à l’un des courants du parti et en devenir l’un des leaders.
    – Appartenir à un groupe d’intérêt au sein du parti et en devenir l’un des représentants les plus en vue. Cette stratégie comporte un inconvénient majeur : l’étiquetage. Celui qui passe par cette voie est très longtemps considéré comme enfermé dans la représentation du lobby interne dont il est issu et s’en démarquer est très difficile. W. Weege, Karrieren, Verhaltensmerkmale und Handlungsorientierungen von Bundestagsabgeordneten, Bundestag, étude réalisée par les wissenschaftliche Dienste des deutschen Bundestages, 10 juillet 2003, Berlin p. 11. []
  17. « L’accès au gouvernement est aussi suspendu à des conditions sociales tacites touchant à la définition du poste et aux propriétés que son titulaire doit présenter pour ne pas déparer ni nuire à l’autorité de la fonction. Il faut être présentable. » D. Gaxie, op. cit. p. 26-27. Ceci est lié tant au niveau social qu’au prestige des études effectuées. []
  18. Pour plus de précisions, supra. []
  19. Ainsi parmi les 18 ministres du Gouvernement d’Angela Merkel de 2005, huit n’ont jamais appartenu au Bundestag, ceux-ci détiennent néanmoins des postes fondamentaux au sein du gouvernement. Leur carrière antérieure est le plus souvent une carrière politique de première importance dans un Land. C’est le cas de Peer Steinbrück, ministre des Finances (ministre-Président de la Rhénanie du Nord-Westphalie), de Fanz-Joseph Jung, ministre de la Défense (carrière politique dans le Land de Hesse), d’Annette Schavan, ministre de l’Education et de la Recherche (Bade-Wurtemberg), de Ursula von der Leyden, ministre de la Famille, des Personnes Agées, de la Femme et de la Jeunesse (Basse-Saxe), et de Thomas de Maizière, chef de la Chancellerie fédérale (Saxe). Il arrive également que leur carrière antérieure ait été principalement administrative, c’est le cas pour Franck-Walter Steinmeier, ministre des Affaires Etrangères (juriste) ou de Brigitte Zypries, ministre de la Justice (juriste). Il peut enfin exceptionnellement se produire, que leur carrière ait été principalement locale comme pour Wolfgang Tiefensee, ministre des Transports, de la Construction, de l’Urbanisme et de la Reconstruction de l’Est (maire de Leipzig). []
  20. D. Gaxie, Du Parlement au gouvernement : jeu et atouts dans le jeu, manuscrit (bibliothèque Cujas), 1985. []
  21. P. Braud, Sociologie politique, LGDJ, 5ème éd., 2000 p. 479. []
  22. « Parce qu’ils sont déjà formés aux joutes politiques, qu’ils connaissent la façon de parler, de marcher, parce que les dossiers ne leur sont pas inconnus, parce qu’ils sont pourvus d’une aura de ministre et connus des électeurs et des autres députés, mais aussi parce qu’ils sont presque toujours soumis à moindre coût au suffrage universel ». M. Abélès, Un ethnologue à l’Assemblée, Odile Jacob, 2000. []
  23. Elisabeth Hubert, ministre de la Santé Publique et de l’Assurance Maladie, Colette Codaccioni, ministre de la Solidarité entre les générations, Corinne Lepage, ministre de l’Environnement, Françoise de Panafieu, ministre du Tourisme, Anne-Marie Couderc, secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, chargée de l’Emploi, Elisabeth Dufourcq, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Education Nationale, chargée de la Recherche, Françoise Hostalier, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Education Nationale, chargé de l’Enseignement Scolaire, Anne-Marie Idrac, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Aménagement du Territoire, chargée des Transports, Margie Sudre, secrétaire d’Etat auprès du ministre des Affaires Etrangères, chargée de la Francophonie, Nicole Ameline, secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Réforme de l’Etat, chargée de la Décentralisation, Françoise de Veyrinas, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intégration, chargée des quartiers en difficulté, Christine Chauvet, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Industrie, chargée du Commerce Extérieur. []
  24. Ministre des Affaires Etrangères et du Développement International : Laurent Fabius ; ministre de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie : Ségolène Royal ; ministre de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche : Najat Vallaud-Belkacem ; Garde des sceaux, ministre de la Justice : Christiane Taubira. []
  25. P. Braud, Sociologie politique, LGDJ, 5ème éd., 2000 p. 475-480. []
  26. En Allemagne, le processus de recrutement parlementaire est en évolution. Wilhelm Weege distingue trois voies de carrière et de recrutement parlementaire. Le premier, majoritaire (environ 60 %) consiste à obtenir une place professionnelle reconnue en dehors du Parlement. Parallèlement à cette vie professionnelle, une vie politique se développe marquée par la détention progressive de postes locaux et par une progression au sein du parti. La progression politique entraîne petit à petit le retrait des fonctions privées.
    Le second chemin, bien plus minoritaire (10 %) consiste à abandonner très tôt le secteur privé en faveur des fonctions politiques. Ce type de recrutement s’applique aux personnes dotées d’un bagage intellectuel particulier qui leur évite le « tour de bœuf » au sein du parti.
    Le troisième chemin, présent surtout chez les plus jeunes politiciens professionnels, est la carrière politique pure. Ceux-ci commencent pendant leur formation à avoir une activité professionnelle politique payée dans l’appareil du parti, en tant qu’assistant ou dans d’autres secteurs politiques proches. Un tel cursus s’applique à environ 30 % des députés du Bundestag mais ce profil est en constante augmentation. W. Weege, Karrieren, Verhaltensmerkmale und Handlungsorientierungen von Bundestagsabgeordneten, Bundestag, étude réalisée par les wissenschaftliche Dienste des deutschen Bundestages, 10 juillet 2003, Berlin p. 6. []
  27. Si en France (sur la période 1958-1985) 73 % des membres du gouvernement sont des parlementaires au moment de leur nomination, ceux qui ne le sont pas le deviennent ou disparaissent car dans un régime représentatif les ministres doivent être représentatifs. C’est pourquoi les parlementaires le plus souvent présents au gouvernement sont les députés élus au suffrage universel direct. Jean-Claude Colliard suggère l’idée, dans un régime pluricaméral, d’une relation entre le nombre de membres d’une chambre au gouvernement et les pouvoirs de celle-ci. Les régimes parlementaires contemporains, Paris, FNSP, 1978, p. 192-193. []
  28. Sur 23 membres non-parlementaires des gouvernements sous de Gaulle, 13 le deviendront par la suite. D. Gaxie, Du Parlement au gouvernement : jeu et atouts dans le jeu, manuscrit (bibliothèque Cujas), 1985. []
  29. Moyennes effectuées depuis 1949 pour l’Allemagne et depuis 1958 pour la France. []
  30. « Sous la IIIème et sous la IVème, comme sous tous les régimes parlementaires, la très grande majorité des membres du gouvernement sont choisis au sein du Parlement » (J. C. Colliard, Les régimes parlementaires contemporains, Paris, FNSP, 1978, p. 191). Cependant une évolution est notable puisque le nombre de non-parlementaires est important au début de la Vème et décroît depuis que celle-ci est installée. « Le phénomène est particulièrement net au début du régime : 15 des 40 membres du gouvernement Debré ne sont pas membres de la représentation nationale au moment de leur entrée dans le gouvernement. On notera que certains de ces “non-parlementaires” on déjà siégé sous la IVème République sur les bancs de l’Assemblée nationale. La proportion des membres du gouvernement qui n’appartiennent pas au Parlement au moment de leur nomination va d’ailleurs rapidement diminuer : 38 % avec le Gouvernement Debré, 27 % en moyenne sous les gouvernements Pompidou, 3 % avec Couve de Murville, 2 % avec Chaban-Delmas et 6 % avec Pierre Messmer. Six membres du gouvernement Debré ne seront jamais parlementaires, mais trois seulement sous Georges Pompidou, un sous Maurice Couve de Murville, aucun dans le Gouvernement Chaban-Delmas, deux dans les gouvernements Messmer ». D. Gaxie, op. cit. []
  31. Daniel Gaxie nuance toutefois ces chiffres : « une certaine relation peut donc être constatée entre les deux variables. (…) Si les mieux élus ont une chance plus grande d’accéder au rang gouvernemental, c’est peut être parce qu’ils sont plus anciens. Une circonscription plus sûre leur a permis de conserver leur siège et l’ancienneté de leur implantation renforce les chances de réélection » D. Gaxie, op. cit. []
  32. Y. Mény et Y. Surel, Politique comparée, les démocraties, Allemagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Montchrestien, 7ème éd., 2004 p. 314. []
  33. Dans les années 1960 et au début des années 1970, le recrutement gouvernemental en Allemagne s’effectuait presque exclusivement au sein du Bundestag. Plus récemment, les ministres issus du Bundestag sont majoritaires : 50 % pour le Gouvernement Schröder I, et 61,1 % pour le Gouvernement Merkel I. Ces chiffres sont représentatifs des vingt dernières années. []
  34. C. de Nantois, Le député : une étude comparative, France, Royaume-Uni, Allemagne, LGDJ, 2010, p. 157. []
  35. Ibid. p. 158. []
  36. Ibid. p. 158. []
  37. Donald Searing différencie quatre rôles que le backbencher pourra endosser qui se subdivisent en 13 fonctions qu’il devra remplir. D. Searing, “Backbench and Leadership Roles in The House of Commons”, Parliamentary Affairs, 1995, London p. 418-427. []
  38. W. Weege, Karrieren, Verhaltensmerkmale und Handlungsorientierungen von Bundestagsabgeordneten, Bundestag, étude réalisée par les wissenschaftliche Dienste des deutschen Bundestages, 10 juillet 2003, Berlin p. 25. []
  39. « Dès qu’un rapport peut s’avérer porteur, les ténors sont là qui se précipitent pour s’en emparer. Cela ne va pas sans protestation de la part des députés de base. Mais le monde est sans pitié ; les gros poissons ont vocation à manger les petits ». M. Abélès, Un ethnologue à l’Assemblée, Odile Jacob, 2000 p. 107. []
  40. M. Abélès, op. cit. p. 30. []
  41. « Au vu de la domination des groupes dans le quotidien parlementaire, les possibilités d’action et les chances d’influence des députés “normaux” sont limitées. Par conséquent, ils se concentrent surtout sur un rôle de politicien spécialisé qu’ils maîtrisent ainsi que sur leur travail dans et pour les circonscriptions électorales dont ils sont issus ». W. Weege, op. cit. p. 25.
    La spécialisation est proche au Royaume-Uni par le biais des select committees, en France cette spécialisation, un peu moins flagrante, existe aussi par le canal des commissions permanentes. []
  42. Pour plus de précisions, voir C. de Nantois, Le député : une étude comparative, France, Royaume-Uni, Allemagne, LGDJ, 2010, p. 157-163. []
  43. Cette division en trois castes (les dominants, les dominés et les francs-tireurs) est présente également dans le règne animal. Didier Desor, Contribution à l’étude du comportement social du rat, Thèse Nancy I, 1994. []
  44. Arnaud Montebourg, avocat de profession, s’est ainsi longtemps spécialisé dans l’attaque de la droite. Avec le retour de la gauche aux affaires en 2012, il intégra le gouvernement avec un poste créé pour lui : « ministre du redressement productif ». Il utilisa sa verve en faveur de la production « made in France » dans le cadre d’une campagne de communication très médiatisée. Promu au rang de ministre des Finances dans le gouvernement Valls, il retombe vite dans les joies de la dénonciation mais commet l’irréparable en critiquant la politique menée par François Hollande et Manuel Valls. Il est renvoyé le lendemain de cette prise de position avec deux autres ministres, renvoi qui, pour la forme, passa par la nomination d’un nouveau gouvernement (Valls II). []

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couverture_nantois_1, ' Approche empirique de la science politique–Titre I– Chapitre 2, Chapitre 2: Spécificités du travail dans le champ politique ' : Revue générale du droit on line, 2017, numéro 28863 (www.revuegeneraledudroit.eu/?p=28863)