Approche empirique de la science politique- Titre III- IV

IV. Le pouvoir religieux : entre autorité morale et pouvoir réel





IV. Le pouvoir religieux : entre autorité morale et pouvoir réel

Il n’est pas certain que l’expression « pouvoir religieux » soit heureuse. Il existe, en effet, une telle variété dans la façon dont s’exerce l’influence religieuse qu’il n’est guère satisfaisant de regrouper sous une seule et même étiquette une palette de nuances allant de la direction d’un Etat par un clergé à une simple autorité morale. Mais il y a bien un point commun qui ne fait guère l’objet de discussions : lorsqu’un groupe a des activités politiques et que celles-ci sont influencées par des préceptes sacrés, il faut bien parler de pouvoir religieux. Si le lien entre politique et religion est plurimillénaire, il n’est pas pour autant désuet ni distendu au début du XXIème siècle. En revanche, les implications politiques actuelles de la religion sont extrêmement variées d’un pays à l’autre.

1. Un lien ancien, fort et répandu entre religion et pouvoir

La proximité entre le pouvoir et le sacré est grande car ces deux entités sont associées depuis des millénaires. Dans de très nombreuses civilisations en effet, les dirigeants détenaient une part importante de leur autorité et de leur légitimité de la dimension divine. Dans la grande majorité des civilisations humaines, une association entre le pouvoir et le religieux a, de fait, eu lieu. Cette association a, cependant, pris des formes très différentes selon les lieux et les époques. Certains dirigeants étaient ainsi des dieux vivants comme le furent les rois de l’ancienne Egypte1. D’autres dirigeants étaient directement issus du clergé comme ce fut le cas pour les rois-prêtres dans les grandes cités de Sumer.

Dans la plupart des cas, les dirigeants en place tiraient leur pouvoir de divinités ou de Dieux variés. Dans la France d’ancien régime, les rois étaient sacrés à Reims, l’Empereur Inca était le fils du Soleil, en Chine l’empereur était le fils du Ciel (de façon systématique durant la dynastie Han et de façon plus épisodique durant d’autres dynasties), il ne s’agit là que de quelques exemples bien connus.

Dans une même sphère culturelle, des évolutions majeures peuvent se produire. Ainsi durant la Rome antique différentes conceptions se sont succédé. L’empereur n’était pas, à Rome même, un dieu mais les provinces d’Orient avaient tendance à lui accorder cette qualité divine. Néron et Caligula ont souhaité avoir la qualité divine de leur vivant mais ils échouèrent tous deux dans cette entreprise. Hadrien lui, au IIème siècle, fut fait dieu de son vivant dans la partie orientale de l’Empire seulement ; à Rome en revanche, on ne lui accorda qu’indirectement cette qualité en refusant de le diviniser mais en divinisant ses proches (proches défunts, parents, épouses et même son amant Antinoüs).

Au IIIème siècle, la divinisation de l’Empereur était acceptée partout mais avec l’émergence de la religion chrétienne, puis avec sa proclamation comme religion officielle de l’Empire au IVème siècle, il n’était plus question que l’empereur soit un dieu vivant.

L’expansion et le renforcement de l’implantation de la religion chrétienne vont concourir à la création de nombreuses tensions entre dirigeants spirituels et temporels. Dans l’Empire byzantin, l’empereur cumule les fonctions terrestre et religieuse. De la même façon, le pape cumule ces deux fonctions dans les Etats pontificaux ce qui élimine la plupart des difficultés. Il n’en va, cependant, pas de même dans le reste de la chrétienté. En effet, dans le reste de l’occident, l’indépendance des rois par rapport à l’Eglise va s’appuyer sur une séparation fonctionnelle entre puissance spirituelle et puissance temporelle. Au plan pratique vont donc être créées deux administrations distinctes : une au service du roi et une autre, le clergé, qui va servir l’Eglise avec des risques sérieux que le clergé sous l’autorité de Rome (du pape) n’intervienne dans les affaires de l’Etat.

Pour ce qui est de la personne du souverain, il y a parfois là de sérieuses complications. En effet, en tant que membre de l’Eglise, le roi est soumis à titre personnel à l’autorité du pape et, si une excommunication est prononcée contre lui, celle-ci délivre ses sujets de leurs obligations d’obéissance vis à vis du roi. Il s’agit donc d’une arme extrêmement redoutable et redoutée. L’excommunication fut à l’origine de nombreux conflits entre les rois et les papes. La volonté d’Henry VIII d’Angleterre de faire annuler ses mariages par le pape en vue de remariages et les résistances du pape furent à l’origine du schisme et de la création de l’Eglise anglicane pour se soustraire à l’autorité religieuse du pape.

Une autre source de complications entre le pape et les rois d’occident provient de la légitimité royale mais d’essence divine. Le problème est simple : il s’agit de savoir qui accorde la légitimité venue de Dieu : du pape ou du roi lui-même. Cette question est loin d’être récente puisqu’elle s’était déjà posée au moment du sacre de Charlemagne en l’an 800 car l’on rapporte que Charlemagne avait été furieux que le pape Léon III ait déposé la couronne sur sa tête, indiquant par là que c’était le pape qui détenait le pouvoir de couronner un empereur. Un millénaire plus tard, en 1804, Napoléon prendra bien garde de déposer lui-même la couronne sur sa tête lors de son sacre en présence du pape, réduit ainsi à n’être qu’un simple spectateur. Durant tout le millénaire écoulé entre ces deux sacres, et même encore après, cette question n’a cessé d’être posée et de créer des difficultés très sérieuses.

La chrétienté n’est pour autant pas la seule à entretenir des rapports complexes avec le pouvoir politique. La sphère musulmane est elle aussi confrontée à des relations confuses et conflictuelles entre pouvoir politique et pouvoir religieux. La question de la direction religieuse et politique des musulmans fut même à l’origine du schisme religieux entre sunnites et chiites. Les dirigeants des musulmans ont ainsi été amenés à porter des titres différents selon les lieux et les époques : califes (successeurs de Mahomet), émirs (commandeurs des croyants) ou encore sultan, ces différents titres symbolisant des conceptions différentes du pouvoir politique et religieux. Les conflits entre musulmans pour la direction politique et religieuse de la communauté des croyants ont été très nombreux depuis les origines de l’islam et certains de ces conflits perdurent encore. C’est notamment entre chiites et sunnites que les conflits se concentrent aujourd’hui mais chacun de ces deux grands ensembles est divisé en de multiples branches qui peuvent occasionnellement se combattre entre elles.

A grands traits, on peut dire que le sunnisme est dépourvu d’un clergé central et constitué de communautés locales relativement restreintes alors que le chiisme est organisé autour d’un clergé très hiérarchisé, qui dirige aussi le pays, comme c’est le cas en Iran avec les ayatollah et les mollah.

« Des autorités religieuses sont parfois en position de se substituer complètement aux autorités politiques au lieu de dialoguer avec elles, comme dans l’Iran des mollahs et des ayatollahs (le vilayet el-faqih), mais aussi en Irak où le clergé chiite et ses « sources » (marjah pour les individus influents, hawza pour le conseil des clercs de la ville sainte de Najaf) sont au sud du pays des autorités quasi confédérées.

Il est évidemment fréquent que des consignes soient données aux électeurs par des clercs autorisés. Les imams sunnites le font couramment, chacun étant en mesure de rendre publique sa propre interprétation de la loi religieuse en l’absence d’une autorité centrale semblable à celle d’un pape catholique, voire de rendre un verdict sans appel (une fatwa). Les prônes du vendredi (khutba) leur donnent l’occasion de faire connaître leur position sur les enjeux du débat public. C’est aussi le cas des évangélistes et autres prédicateurs protestants, dont les médias fustigent les pouvoirs publics ou bien les somment de s’incliner devant la volonté de Dieu telle qu’ils l’interprètent. Leurs appels à la communion des croyants sont autant de mobilisations d’une partie non négligeable d’un électorat dans de nombreuses régions du monde, et le prosélytisme dont ils font preuve est quelquefois source de crises entre leurs pays d’origine (les pays anglo-saxons) et des pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie où les prêcheurs chrétiens ne sont pas les bienvenus. Quant aux missionnaires musulmans, ils ciblent le plus souvent des musulmans passifs ou quiets, cherchant à réactiver leur foi en devenant plus pratiquants (cette étape peut aussi être la première d’une longue marche vers la rédemption par le sacrifice) »2.

Une rupture importante s’opère entre pouvoir et religion en occident au cours du XVIIIème siècle du fait de la philosophie des lumières. La remise en cause de la dimension religieuse et de son influence sur le pouvoir politique ont mis à bas philosophiquement et intellectuellement les organisations sociales et politiques, dont la forme était préalablement définie. Sont ici directement visés la monarchie de droit divin et, quoique de façon moins directe, le servage.

Sur le plan théorique dans un premier temps, le pouvoir devient dès lors indépendant de la religion et doit, par conséquent, chercher une nouvelle légitimation de son existence fondée sur l’intérêt général, sur la souveraineté de la nation ou du peuple ou encore sur l’utilité sociale.

La philosophie des lumières va donc à la fois remettre en cause l’organisation sociale et redéfinir le pouvoir politique, sa source et sa forme et, par conséquent, ses détenteurs.

Cette rupture idéologique mettra, cependant, bien du temps avant de prendre forme concrètement en Europe d’abord, en particulier en France avec la Révolution, puis dans d’autres régions du monde. Mais sur d’autres continents, cette rupture sera ultérieure comme en Inde, par exemple, où l’organisation en castes de la société, conception issue de la religion, n’a pas été véritablement remise en cause avant le milieu du XXème siècle.

2. Liens structurels actuels entre religion et pouvoir

Aujourd’hui encore, dans d’assez nombreux pays, la religion n’a pas disparu de la structure officielle du pouvoir et ce qui peut, en particulier vu de France où la laïcité est un principe officiel appliqué avec rigueur, sembler être ancien, reste parfaitement d’actualité.

Au Japon l’empereur était une « divinité à forme humaine » jusqu’au 1er janvier 1946, date à laquelle l’empereur Hirohito y renonça par un discours.

Mais de rares dirigeants politiques du monde actuel tirent encore tout ou partie de leur pouvoir terrestre d’une onction divine : le Dalaï Lama ou le pape sont évidemment dans cette catégorie même si la matérialité des pouvoirs terrestres du Dalaï Lama est sujette à caution. Quant à la reine d’Angleterre, elle est le gouverneur suprême de l’Eglise d’Angleterre (Supreme Governor of the Church of England) et non pas de toute la religion anglicane. Il existe par ailleurs un gouvernement théocratique au Bhoutan ainsi qu’au Népal.

On peut également rappeler pour mémoire que dans nombre de pays non-démocratiques le pouvoir spirituel est utilisé pour renforcer la domination temporelle : le royaume d’Arabie Saoudite (dont la devise nationale est « Il n’y a de dieu qu’Allah et Mahomet est son prophète ». Au Mali en 2012-2013, en Afghanistan pendant longtemps, les régimes politiques tiraient, de fait, une grande part de leur « légitimité » de la religion.

En termes structurels toujours, de nombreux pays reconnaissent une religion comme étant leur religion officielle. Les religions les plus répandues sont concernées par cette reconnaissance mais cette dernière ne présume pas de l’absence de liberté religieuse dans le pays concerné pour autant. Le statut de religion officielle accorde, au minimum, un soutien de l’Etat à la religion concernée, la plupart du temps financier, et va dans certains cas jusqu’à la persécution des autres religions mais cela n’a rien d’automatique.

Le bouddhisme est reconnu comme religion d’Etat par plusieurs pays : le Bhoutan (bouddhisme vajrayāna), le Cambodge (bouddhisme theravāda), le Sri Lanka (depuis 1972 le bouddhisme y a une place privilégiée sans être religion d’Etat) ou encore le Tibet (gouvernement tibétain en exil, bouddhisme tibétain).

Concernant le christianisme, celui-ci est reconnu comme religion d’Etat en Angleterre (anglicanisme). L’Eglise catholique romaine est reconnue comme religion d’Etat au Costa Rica, à Malte, à Monaco et au Vatican bien évidemment. Quant au Liechtenstein, il a abandonné le catholicisme comme religion d’Etat en 2012. Pour le protestantisme, l’Eglise luthérienne est religion d’Etat en Islande. Au Danemark et en Norvège l’Eglise luthérienne doit être la religion du souverain. En Norvège en 2012, la notion d’Etat confessionnel a été supprimée. A cette occasion, l’Eglise luthérienne a perdu le statut de religion d’Etat et l’impôt ecclésiastique correspondant a, lui aussi, été supprimé ; quant aux ministres ils n’ont plus l’obligation d’appartenir à l’Eglise luthérienne.

En Grèce, la constitution ne sépare pas nettement l’Etat de l’Eglise Orthodoxe de Grèce où elle est déclarée « religion dominante » (art. 3).

Il existe enfin un cas particulier, la Suisse et le Vatican ayant des liens tout à fait particuliers puisque les gardes suisses (la « garde suisse pontificale ») proviennent, comme leur nom l’indique de façon évidente, de Suisse. Il ne semble pas pour autant que la politique suisse soit particulièrement influencée par l’Eglise catholique. Seules quelques facilités techniques sont accordées par la Suisse aux jeunes hommes qui souhaitent entrer volontairement au service du Vatican (les gardes suisses sont considérés par la Suisse comme une force de police interne et non comme un corps d’armée étranger).

Pour ce qui est de l’islam, il est déclaré religion d’Etat selon diverses modalités. Ainsi l’islam chiite est déclaré religion officielle en Iran et l’islam ibadite est quant à lui religion officielle du sultanat d’Oman. L’islam sunnite est lui déclaré religion d’Etat ou officielle en Algérie, Arabie Saoudite, Malaisie et en Tunisie. Enfin, l’islam sans précision particulière est déclaré religion officielle (ou d’Etat selon les cas), en Afghanistan, au Bahreïn, au Bangladesh, à Brunei, à Djibouti, en Irak, en Jordanie, au Koweït, en Libye, aux Maldives, au Maroc, en Mauritanie, au Pakistan, au Qatar, aux Emirats arabes unis et au Yémen.

Cette liste des pays ayant une religion officielle ou une religion d’Etat n’est pas exhaustive et est modifiée de temps en temps.

Au sein de chaque pays apparaissent, en plus des organisations religieuses stricto sensu, des organisations politiques qui sont structurellement affiliées à une religion.

C’est ainsi que de nombreux partis politiques se réclament ouvertement d’une religion. La Démocratie chrétienne en Italie ou la CDU-CSU en Allemagne sont certainement les plus connus mais de nombreux partis chrétiens-démocrates existent sous diverses dénominations en Finlande, au Danemark, en Suède, en Norvège, en Hongrie, en Suisse ou au Luxembourg par exemple. « Dans d’autres [Etats], c’est l’un des principaux partis qui est [d’origine religieuse] (le Hezbollah au Liban, le Hamas palestinien, les mouvements islamistes du Soudan, le Kometo japonais). Des ministres s’en réclament souvent, notamment en Israël où de petits partis religieux figurent toujours dans la coalition gouvernementale. Il se peut que la foi et la pratique déclinent dans la population, cela n’empêche pas la religion d’être présente en politique »3.

Certains syndicats sont également liés à une religion. En France la CFTC, la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, est d’origine chrétienne tout comme la CFDT qui partage ses origines chrétiennes avec la CFTC puisque, jusqu’en 1964, ces deux organisations aujourd’hui distinctes ne formaient qu’une seule organisation : la CFTC. La CFDT est issue d’une scission de la CFTC.

Enfin, la presse religieuse peut avoir une influence certaine sur la sphère politique. En France, cette influence n’est pas totalement négligeable, le quotidien catholique La Croix, créé en 1880, diffusant chaque jour plus de 100.000 exemplaires. A cela il faut ajouter que Pèlerin, magazine hebdomadaire, est diffusé à plus de 200.000 exemplaires alors que La Vie, autre hebdomadaire catholique, tire pour sa part à plus de 100.000 exemplaires.

3. Les religions aujourd’hui : entre autorité diffuse et véritable pouvoir

Au vu de ces éléments historiques et des liens qui viennent d’être décrits, le fait religieux est une donnée sociologique incontournable dans de nombreux pays (b.). Cette réalité a bien évidemment des répercussions politiques fortes. Cependant dans quelques rares pays, dont la France, les autorités religieuses ont essentiellement une autorité morale et leur influence politique n’est que secondaire et résiduelle (c.).

Quelle que soit cette place, il faut dans un premier temps constater que les religions constituent une force morale qui peut être au service ou au détriment du pouvoir politique en place (a.).

a. Les religions : une force morale au service ou au détriment du pouvoir politique en place

L’existence même d’une religion implique la mise en avant de valeurs qui vont être valorisées dans la société concernée. Ces valeurs constituent un socle moral qui peut ensuite être utilisé pour véhiculer un message politique. Certains leaders politiques s’appuient sciemment sur la religion pour argumenter et véhiculer leur message : Gandhi ou Martin Luther King en sont les exemples les plus flagrants mais l’on peut également citer Desmond Tutu, archevêque anglican sud-africain, prix Nobel de la paix 1984. Dans le cadre d’un discours politique, l’argumentation effectuée sur la base d’une religion reconnue et répandue rend plus difficiles les critiques. Malcolm X par exemple utilisait abondamment la religion (musulmane en l’occurrence) comme support à ses discours, il a, en effet, été de 1954 à 1964 le porte-parole de Nation of Islam.

Certains hommes politiques ont des convictions religieuses personnelles dont ils font un usage plus ou moins direct dans le cadre de leur activité politique. Barack Obama fait souvent appel dans ses discours et dans sa rhétorique au sacré, George W. Bush utilisait régulièrement la religion pour structurer sa propre histoire de « born again » (renaissance chrétienne à une vie normale après ses problèmes de drogue et d’alcool). Même dans un pays très « laïcisé » comme l’est la France, certains dirigeants politiques utilisent occasionnellement leurs valeurs religieuses comme, par exemple, François Bayrou ou Christine Boutin.

Quant aux valeurs véhiculées dans les discours, et dans la communication politique en général, elles empruntent régulièrement des valeurs religieuses plus ou moins remaniées, de façon ouverte ou plus discrète. Un exemple amusant d’utilisation des bases religieuses de la société américaine fut effectué par Jimmy Carter durant sa campagne à la Maison-Blanche en 1976 puisque l’un de ses slogans était : « J.C. can save America ».

Des modifications législatives peuvent être argumentées sur une base religieuse, y compris lorsque celle-ci n’est pas a priori évidente. Ainsi lorsque le roi Mohammed VI a souhaité mettre l’homme et la femme sur un pied d’égalité dans le cadre de la loi sur le divorce au Maroc en 2004, il a utilisé le Coran. En effet, lors de la présentation que Mohammed VI fit en personne de la loi, il fit précéder la présentation de chaque article par une citation du Coran. La contestation, sur des bases religieuses, de cette loi fut rendue bien plus ardue et elle fut adoptée.

Presque toutes les religions impliquent la création d’un clergé organisé et hiérarchisé. Ce clergé peut ensuite être soit une force de soutien au pouvoir en place, soit une opposition au pouvoir en place. Il ne fait ainsi guère de doute que l’Eglise catholique fut un soutien actif du régime franquiste en Espagne ou un soutien, plus ou moins direct, de Salazar au Portugal ainsi que dans les dictatures d’Amérique du Sud de la deuxième moitié du XXème siècle.

Mais le pouvoir religieux, quelle que soit sa nature, n’est pas toujours une force de soutien au pouvoir en place, il peut même devenir une force d’opposition. C’est ainsi que les moines bouddhistes constituent aujourd’hui une opposition dans certaines régions d’Asie, en particulier au Tibet ou en Birmanie. En Pologne durant les années 1980, la nomination d’un pape polonais, Jean-Paul II, a renforcé l’opposition au régime issue de l’Eglise catholique et l’a rendue bien plus difficile à combattre sur le sol polonais. Ronald Reagan estimait et affirmait régulièrement que Jean-Paul II était son meilleur allié contre le communisme. On sait aujourd’hui que Jean-Paul II a mené une véritable lutte contre le communisme et pas seulement en Pologne. Cette position prise par Jean-Paul II et les actions en faveur des dissidents ou les discours en faveur des droits de l’homme sont régulièrement considérés comme ayant été une des causes de la chute du communisme.

b. La règle : un poids politique incontournable des autorités religieuses

Le pouvoir religieux est dans, de nombreux pays, une force politique incontournable en particulier pour les débats de société comme par exemple les sujets touchant au mariage, à la famille, à l’homosexualité ou encore à l’avortement. Dans d’autres pays, cette place va concerner d’autres thèmes comme la pauvreté (théologie de la libération, en Amérique du Sud en particulier), les droits fondamentaux (anciens régimes communistes) ou encore les droits de l’Homme (Afrique, Asie…).

L’influence catholique est, aujourd’hui encore, incontournable politiquement en Pologne, en Irlande ou en Italie ainsi que dans presque tous les pays d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale. Cette influence de l’Eglise catholique peut être concrétisée par un concordat. Un concordat est un traité passé entre le Saint-Siège et un Etat. L’objectif d’un concordat est de nouer un lien solide entre l’Eglise et l’Etat, ce lien se matérialise la plupart du temps par un salariat des membres du clergé qui ont un poids plus grand dans la société et font office, au moins partiellement, d’officier de l’état civil pour les mariages ou les enterrements. Ils ont aussi souvent une fonction d’éducation et le clergé peut donner son avis dans les débats de société. En contrepartie, l’Etat a un droit de regard sur ceux qui sont nommés aux plus hauts postes de l’Eglise (évêques, éventuellement cardinaux). Ce régime du concordat s’applique encore en France en Alsace-Moselle (concordat de 1801) et en Guyane (ordonnance royale du 27 août 1828 qui s’applique néanmoins avec quelques difficultés depuis 2014 concernant les salaires des prêtres). Le principe du concordat est appliqué dans d’assez nombreux pays européens : Allemagne, Autriche, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Espagne, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Slovaquie, Slovénie… L’Europe n’est pas le seul continent concerné puisque des concordats existent également au Brésil, en Colombie, au Costa Rica, en Haïti, en République dominicaine…

Indépendamment du clergé catholique, qui est le plus structuré et la religion ayant le plus de fidèles sur la planète, bien d’autres groupes religieux constituent des pôles d’influence qu’il convient de ne pas négliger. Aux Etats-Unis le poids des religieux qu’ils soient protestants, juifs, catholiques ou de religions plus récentes (Mormons), voire très récentes (Scientologie, etc.) ne peut être négligé en particulier dans tous les débats de société. Si officiellement les Etats-Unis sont un pays laïc, la société est très largement inspirée de la religion, à commencer par la devise des Etats-Unis depuis 1956 In God We Trust. On peut également se souvenir de la phrase patriotique célèbre God Bless America, rappeler que le Président prête serment sur la Bible et que tous les débats au Congrès commencent par une prière religieuse. La politique nationale comme la politique étrangère (en particulier le soutien indéfectible à Israël) sont régulièrement influencés par ce fond religieux diffus.

Dans d’autres pays comme la Grèce ou la Russie, l’action politique de l’Eglise orthodoxe est difficile à quantifier mais il semble bien que ce poids politique des orthodoxes ne soit pas négligé par les dirigeants en place.

Dans de nombreux pays non-démocratiques « le rapport entre l’Etat et la religion est un problème récurrent. Tantôt le premier érige la seconde en religion d’Etat, tantôt il persécute ses fidèles. (…) Les règles s’appliquent différemment selon que l’on est en présence de courants dominants ou minoritaires d’une religion traditionnelle ou bien de religions nouvelles qui visent l’égalité de traitement avec celles qui les ont précédées »4.

Dans la sphère arabo-musulmane, les liens entre Etat et religion sont particulièrement sensibles. Les tensions à l’intérieur de la religion musulmane entre les sunnites et les chiites mènent parfois à des conflits qui ne peuvent laisser les Etats indifférents (guerre Iran-Irak de 1980 à 1988). A cette opposition entre ces deux courants principaux s’ajoutent des conflits entre les différents courants du sunnisme (hanafisme, malikisme, chaféisme et hanbalisme (en particulier salafisme)) et les différents courants du chiisme (Alaouites, Ismaéliens, Druzes, Nizârites, Duodécimains pour les plus connus) ou d’autres courants plus indépendants comme l’Ibadisme et le Soufisme. Si tous ces courants peuvent s’opposer entre eux, ils peuvent également s’opposer aux autres religions (chrétiens et juifs en particulier) comme c’est le cas depuis plusieurs années. Ce cocktail actif explique que les Etats ne peuvent se désintéresser des questions religieuses dans cette région du monde et qu’ils y sont très sensibles.

Cependant, une nouvelle tendance est apparue il y a quelques décennies qui échappe aux logiques nationales et aux logiques religieuses classiques : les dialogues et les rencontres œcuméniques et interreligieux. A l’origine, à la fin du XIXème siècle, ces rencontres œcuméniques concernaient exclusivement les différentes branches de la religion chrétienne (catholiques, protestants, orthodoxes…). Cet œcuménisme au sein des différentes branches de la religion chrétienne a été prolongé dans les deux dernières décennies du XXème siècle par un dialogue interreligieux. Or « les rapprochements entre catholiques et protestants, orthodoxes de Russie et du Moyen-Orient, chrétiens et juifs, chrétiens et musulmans, sans oublier les rencontres avec des bouddhistes tibétains irritent les gouvernements des pays où ces religions sont influentes »5. Il ne faut, cependant, pas surestimer la portée de ces dialogues interreligieux car ceux-ci restent très limités et n’ont que des conséquences politiques très limitées.

c. L’exception : un faible poids des religions sur la politique nationale

Dans quelques pays facilement identifiables, les autorités religieuses ont un poids politique négligeable et se situent davantage comme des autorités morales qu’il convient de consulter, voire éventuellement de ne pas froisser concernant quelques thèmes bien précis. Négliger ces forces peut aboutir à des oppositions importantes. Ce fut le cas avec la querelle de « l’école libre » en France en 1984 ; l’objectif de supprimer l’enseignement privé (catholique à 95 %) a suscité une très forte opposition et a abouti au retrait piteux du projet de loi avant que le gouvernement Mauroy qui l’avait présenté ne soit à son tour contraint à la démission.

Mais en dehors de ce cas ancien, l’Eglise catholique ne constitue une force politique que très secondaire en France aujourd’hui, alors qu’elle fut incontournable dans le passé. L’Eglise catholique a également une influence politique faible sur la sphère privée en Espagne et au Portugal, deux pays dans lesquels l’Eglise est pourtant très implantée mais où elle s’est discréditée du fait de son soutien à Franco et à Salazar. De ce fait, l’opposition de l’Eglise catholique au mariage homosexuel en Espagne en 2005 ne fut guère prise en compte. Au Portugal, l’Eglise s’est également opposée au mariage homosexuel en 2010 en la personne de Benoît XVI qui fit une visite officielle au Portugal avant la promulgation du texte. Quelques jours seulement après cette visite, le texte fut pourtant promulgué par le Président de la république portugaise Aníbal Cavaco Silva qui s’était personnellement déclaré contre. L’exemple du débat relatif au mariage homosexuel en 2013 en France est assez révélateur de l’influence politique faible, voire négligeable, de l’Eglise en France aujourd’hui malgré une opposition pourtant très nette, voire très virulente, des catholiques les plus conservateurs.

Si les religions ont perdu en France le poids politique qu’elles avaient auparavant, en particulier les catholiques, les politiques n’ignorent pourtant pas les religions. Le pouvoir politique français ne se désintéresse, en effet, pas des religions même si le principe de laïcité demeure un principe cardinal. La grande nouveauté des trente dernières années réside dans la progressive marginalisation des catholiques car les musulmans et les juifs ont pris depuis quelques années une place importante. Concernant les relations entre les juifs de France et le monde politique, le dîner annuel du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France), créé en 1985, est progressivement devenu un rendez-vous incontournable. Ce dîner regroupe des centaines de personnes issues notamment du monde politique. L’organisation de l’islam de France est plus délicate et la création du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) en 2003, est en grande partie l’œuvre de différents ministres de l’Intérieur de gauche comme de droite (Jean-Pierre Chevènement, Daniel Vaillant puis Nicolas Sarkozy). Malgré cette structure, l’islam de France reste divisé en de nombreuses tendances et ne constitue pas à proprement parler une force politique.

Pour aller plus loin :

C. Debbasch, J.-M. Pontier, Introduction à la politique, 5ème éd, Dalloz, 2000, p. 20-22, p. 488-498.

C. Froidevaux-Metterie, « Pouvoir et religion aux Etats-Unis » in A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, éd. La Découverte, 2009, p. 279-280.

Y. Mény, Y. Surel, Politique comparée. Les démocraties Allemagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, 8ème édition, Montchrestien, 2009, p. 41-52.

Y. Raison du Cleuziou, « Le pouvoir religieux et l’Etat en France » in A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, éd. La Découverte, 2009, p. 272-278.

Y. Schemeil, Introduction à la science politique, Presses de Sciences Po / Dalloz, 2ème éd., 2012, p. 132-136.

Le pouvoir dans l’Eglise, Pouvoirs, n° 17, 1981, 224 p.

Christophe de Nantois

Maître de conférences en droit public à l'Université de Lorraine

  1. Le roi d’Egypte est un Dieu vivant. La structure politique ainsi créée minimise a priori les conflits politiques, la volonté divine n’étant pas, par nature, contestable. Les conflits politiques subsistant ont lieu entre les différentes branches du clergé (chaque temple ayant son dieu et son clergé propres, les grands dieux ont, par conséquent, davantage d’influence) ou entre le roi et le clergé (en tout ou partie). []
  2. Y. Schemeil, Introduction à la science politique, Presses de Sciences Po / Dalloz, 2ème éd. 2012, p. 133. []
  3. Y. Schemeil, Introduction à la science politique, Presses de Sciences Po / Dalloz, 2ème éd. 2012, p. 134. []
  4. Y. Schemeil, Introduction à la science politique, Presses de Sciences Po / Dalloz, 2ème éd. 2012, p. 134. []
  5. Y. Schemeil, Introduction à la science politique, Presses de Sciences Po / Dalloz, 2ème éd. 2012, p. 135. []

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couverture_nantois_1, ' Approche empirique de la science politique- Titre III- IV, IV. Le pouvoir religieux : entre autorité morale et pouvoir réel ' : Revue générale du droit on line, 2017, numéro 28926 (www.revuegeneraledudroit.eu/?p=28926)